« Quand l’incertitude concerne tout à la fois l’avenir de l’habitat terrestre, l’irruption des guerres, l’emballement des innovations technologiques et le vieillissement accéléré des populations, même les individus les plus nantis peuvent éprouver une difficulté à se projeter dans l’avenir. Le sentiment de désorientation peut alors devenir général et diffus dans l’ensemble des sociétés. Il peut être d’autant plus pénétrant que la soudaine illisibilité du présent et de l’avenir concerne nos certitudes élémentaires. » Directrice de recherche à Sciences Po (Ceri), Karoline Postel-Vinay en est convaincue : la grande question politique de notre siècle est l’incertitude. L’impression d’inintelligibilité du monde nourrit les discours survivalistes et populistes. Ainsi du récit Maga aux Etats-Unis : « Il répond à une demande qui n’est pas celle de la vérité, à peine celle de la vraisemblance, mais celle de la suppression du sentiment pénible d’incertitude ».
Invitée des Temps sauvages, le podcast géopolitique de L’Express, l’auteur de Face à l’imprévu (éditions du Cerf) conteste l’idée selon laquelle le ressort de Maga serait exclusivement le passéisme. « Le récit de Trump est d’abord une proposition pour le futur, analyse-t-elle. Le président américain fait comme si l’incertitude n’existait pas alors même que ses décisions en créent ! ».
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A l’instar des personnes, tous les Etats ne sont pas égaux devant l’incertitude mondiale. S’il est un pays familier des catastrophes, et conscient de sa vulnérabilité, c’est bien le Japon. « Aucun pays parmi les démocraties postindustrielles n’a une expérience des aléas naturels comparable à la sienne », rappelle-t-elle. Au cours du dernier demi-siècle, le pays aura été frappé par le tremblement de terre de Kobe, en 1995, tuant plus de 6 400 personnes et laissant 300 000 autres sans-abri. La même année, la secte Aum Shinrikyo attaquait au gaz sarin le métro de Tokyo. Le 11 mars 2011, la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima faisait plus de 22 000 victimes. Il y a déjà quinze ans !
Pourtant, le populisme a beaucoup moins prospéré au Japon que dans un pays comparable comme la France. Alors que tous les ingrédients – crises planétaires et « mégamenaces » – sont réunis pour susciter dans l’archipel « le besoin d’hyper-affirmation et le désir d’imaginaire populiste ».
Selon la formule d’un universitaire coréen, la société japonaise forme une « communauté du désastre ». Comment les Japonais appréhendent-ils le risque ? Pourquoi leur « index de vulnérabilité » est-il aussi bas ? Karoline Postel-Vinay décrypte cette « énigme » en balayant pas mal d’idées reçues. Son étude de la pandémie de Covid-19 est de ce point de vue très éclairante.
« Les Japonais n’ont pas attendu les consignes gouvernementales pour agir, raconte-t-elle. Tout le monde s’est mis en mode désastre automatiquement. On a ouvert les fenêtres, porté les masques. La stupéfaction face à la pandémie était amoindrie par un sentiment de déjà-vu. La longue histoire des catastrophes constitue une forme d’héritage avec lequel la société et le gouvernement affrontent l’incertitude. Depuis 1960, chaque 1er septembre est officiellement le Jour de la prévention des catastrophes. Il correspond à la date du séisme de Tokyo en 1923. Ce jour n’est pas férié, mais ce n’est pas un jour de travail ordinaire. Le gouvernement donne l’exemple en effectuant une séance de simulation d’une cellule de crise la plus réaliste possible. Tous les ministres, habillés en bleu de travail, se rendent au siège de gestion des catastrophes majeures, et mènent des exercices de mise en condition… »
Une autre idée reçue s’est répandue : les Japonais respecteraient davantage leurs institutions et cela se refléterait dans la qualité de l’ordre public. « Une telle analyse relève de l’illusion d’optique, rétablit Karoline Postel-Vinay, car elle occulte une réalité plus intrigante. Certes les faits de délinquance dans l’archipel restent très en dessous de la moyenne européenne et nord-américaine. Mais les Japonais ont tendance à juger négativement leurs institutions nationales, y compris celles chargées de leur sécurité ». Malgré cela, ils maintiennent au quotidien « une forme de pacte civil ».
Durant la pandémie, le gouvernement japonais s’est montré moins répressif que chez ses voisins asiatiques, mais aussi que dans nombre de pays européens parmi lesquels la France. « Durant cette crise sanitaire, explique Karoline Postel-Vinay, ce ne sont pas les autorités policières, mais les citoyens eux-mêmes, qui ont généré l’ordre public ». La société japonaise sécrète une sorte d’ »auto-contrôle » (jishuku), qui se manifeste par une retenue individuelle et collective.
Karoline Postel-Vinay observe un paradoxe : au Japon, le déclenchement de catastrophes et la sidération ont plutôt tendance à « exacerber le rejet du pouvoir central ». Alors qu’en France, une situation identique crée une forte attente à l’égard de la parole présidentielle. La défiance à l’égard des institutions est provisoirement « mise en sourdine ». « Face à une crise, les Japonais n’attendent pas un de Gaulle, ils n’ont pas le culte du chef », résume-t-elle au micro des Temps sauvages.
Confrontés à un choc, les Japonais pratiquent une forme de « catastrophisme éclairé ». Ils n’hésitent pas à recourir à l’ironie. Pour eux, le pire est toujours certain. Toute catastrophe comporte à leurs yeux une part d’absurdité. A l’inverse, l’Europe est imprégnée d’un « volontarisme philosophique » : elle a la foi dans le « pouvoir individuel » de « transformer le réel ».
Les Européens se passionnent pour le Japon. Perçoivent-ils cette dimension de la culture japonaise ? « On parle beaucoup plus de la résilience en France notamment, constate Karoline Postel-Vinay. Il y a une prise de conscience collective de notre vulnérabilité. » Toutefois, nous n’avons pas encore réussi à bâtir un « récit commun » face à l’incertitude. Alors que le trouble global est propice à l’élaboration de « scénarios futuristes les plus divers », enchantés ou désenchantés. Les utopies positives (lendemains qui chantent) vont-elles être remplacées par des « rétrotopies » (autrefois « glorieux ») ?
« Make America Great Again s’apparente à une rétrotopie, explique-t-elle. On suppose qu’il existe un passé formidable qui doit guider notre action dans le futur. Ce scénario imaginaire est également au cœur des discours de Poutine et de Modi ». Pour l’heure, les « fournisseurs de certitudes massives » rencontrent davantage d’écho. Ceux qui n’ont pas encore renoncé à gouverner avec, et non contre le poids de l’inconnu doivent lire ce petit manuel de survie.
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Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-03-17 16:30:00
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