En 1976, l’ancien ministre du général de Gaulle, Gaston Palewski, écrivait dans les colonnes du journal Le Monde que la construction de l’Europe n’était possible sans « une armée et une monnaie ». Pour ce qui est de la première nécessité prescrite, le compte n’y est pas (encore). La seconde, en revanche, a été largement honorée. Depuis le 1er janvier 2002, c’est bien des euros qui sortent chaque jour, par millions de pièces, des ateliers de la Monnaie de Paris.
Sur la face de chacune, un emblème commun à l’ensemble des pays de la zone euro. Au revers, un autre, national, propre à l’identité de l’un de ses membres. « C’est un symbole très fort qui signifie que tout en participant à un ensemble plus large, chaque pays conserve son identité », lit Marc Schwarz, président de la Monnaie de Paris dont le sens aigu des affaires n’a jamais englouti l’attachement aux symboles et à leur histoire.
Installée quai Conti depuis 1775, l’institution fondée en 864 sous le règne de Charles II affiche, cette année encore, d’excellents résultats en dépit du net recul des espèces au profit des paiements dématérialisés. Son chiffre d’affaires a atteint en 2025 un niveau historique (197,2 millions d’euros) et sa rentabilité a progressé de 45 % par rapport à l’année précédente. De jolies performances qui seraient le fruit, nous dit-on, d’une habile stratégie de diversification emmanchée voilà plusieurs années déjà. Entretien avec le visage d’une des plus vieilles entreprises au monde.
L’Express : Après une très bonne année 2024 portée par les JO, d’aucuns s’attendaient à un atterrissage en 2025. Et pourtant, vous signez un nouveau record en 2025… Comment expliquez-vous cette nouvelle progression ?
Marc Schwartz : Depuis 2020, nous avons enregistré une croissance de plus de 70 % de notre chiffre d’affaires, soit une augmentation de 11 % par an. Dans un contexte marqué par plusieurs crises, et alors que la croissance du PIB tourne autour de 1 % par an, c’est une performance très satisfaisante. Ces excellents résultats sont le fruit de la stratégie de diversification engagée voilà plusieurs années déjà pour compenser la baisse structurelle de la commande de l’État. Historiquement, notre métier consiste à fabriquer – ou « frapper » – des pièces pour le marché domestique. Or cette activité recule car les Français utilisent moins les espèces dans les paiements du quotidien. Cette tendance s’est accélérée depuis le Covid, avec l’essor du paiement sans contact, puis des solutions dématérialisées. Le paiement en espèces, qui est passé en deuxième position derrière la carte bancaire, ne représente aujourd’hui plus que 43 % des transactions en France. Nous n’avions donc pas d’autre choix que d’accélérer notre diversification.
Comment se matérialise-t-elle ?
Elle repose sur deux grands moteurs. D’abord, l’exportation de monnaies courantes, les pièces destinées à la circulation. Ensuite, les monnaies de collection, dont le chiffre d’affaires a quasiment doublé ces dernières années. Nous avons aussi des activités comme les produits d’art — les médailles, les mini-médailles — qui progressent bien, mais les deux piliers restent l’export de monnaies courantes et les monnaies de collection. Sur les monnaies de collection, nous avons transformé notre approche. L’offre a été élargie, avec un doublement du nombre de références et l’ouverture de nouveaux univers. Nous avons été vers la pop culture — Harry Potter, Naruto, DC Comics —, le sport – 80 ans du journal l’équipe, Roland Garros, Lacoste- mais aussi vers des thèmes plus grand public, comme l’astrologie ou les cadeaux de naissance. L’idée, c’est d’aller chercher des clients qui ne sont pas des collectionneurs à l’origine.
Nous avons aussi profondément transformé notre modèle de distribution. Aujourd’hui, la vente directe aux particuliers est devenue majoritaire, notamment via le e-commerce. Et nous avons ouvert en parallèle de nouveaux canaux de vente. Cette diversification passe aussi par l’innovation. Nous explorons de nouveaux marchés, comme l’horlogerie avec la fabrication de cadrans de montres, ou encore l’investissement en or, avec des pièces conçues non plus comme des objets de collection mais comme des produits d’investissement. Nous proposons déjà des monnaies en or fin à valeur faciale garantie, de 100 euros à 10 000 euros et nous lancerons d’ici la fin juin une offre « Bullion or » qui permettra aux particuliers d’acheter ce métal précieux en fonction de son cours. Le Bullion est un levier de croissance très prometteur pour 2026 et au-delà.
Vous évoquiez vos activités à l’export ; vous travaillez notamment avec certains pays européens comme Malte, Chypre, Monaco ou Andorre…
Nous exportons aujourd’hui 70 % de notre production de monnaies courantes. Avec les monnaies de collection, qui se vendent dans le monde entier, l’export représente 40 % de notre chiffre d’affaires, ce qui signifie que près de la moitié de notre activité est désormais tournée vers l’international. Nous exportons notamment en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Dans ces régions — hors zone OCDE — le taux de bancarisation reste relativement faible. Les paiements en espèces y demeurent donc largement dominants dans la vie quotidienne, même si les solutions numériques progressent rapidement. En Europe, nous travaillons essentiellement avec de petits États, car les grandes économies disposent toutes de leur propre capacité de frappe monétaire.
Mais le marché international est aujourd’hui très concurrentiel. D’ailleurs, la Royal Mint britannique a récemment cessé ses activités à l’export, après avoir subi des pertes importantes sur ces marchés, ce qui montre à quel point la compétition est intense. Et pour cause, tous les grands producteurs de monnaie sont confrontés à la même réalité que nous : leur marché domestique recule, ce qui libère des capacités industrielles. Ils cherchent donc, eux aussi, à se développer à l’international. Résultat, plusieurs acteurs historiques se retrouvent en concurrence directe pour remporter des contrats à l’export.
La Monnaie de Paris fait plus que tirer son épingle du jeu ! Notre usine de Pessac, près de Bordeaux, a fortement développé son activité. Nous sommes désormais en tension sur nos capacités de production. Depuis peu, l’usine fonctionne en régime de « 3×8 » pour répondre à la demande. Et les contrats que nous signons aujourd’hui concernent déjà des livraisons prévues pour 2027 – l’année 2026 est quasiment pleine.
Quels sont les avantages compétitifs de la Monnaie de Paris face à ses homologues européens ?
Dans l’industrie, la clé du succès repose sur trois critères fondamentaux, que connaissent bien tous les chefs d’entreprise : les coûts, la qualité et les délais. C’est ce que j’appelle le « triangle magique ». Nous travaillons en permanence sur ces trois leviers. Sur les coûts, en optimisant à la fois nos achats et nos processus de production. Sur la qualité, ce qui est particulièrement exigeant : nous produisons chaque année des monnaies pour 20 à 25 pays différents, avec autant de designs, de spécifications techniques (métaux, diamètres, épaisseurs, formes) et de conditionnements. Et enfin sur les délais, ce qui est un défi constant, notamment dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement peuvent être perturbées — par exemple avec les tensions géopolitiques actuelles qui allongent les temps de transport des matières premières.
Finalement, vous faites face aux mêmes contraintes qu’une entreprise classique ?
Nous sommes un établissement public, avec une histoire prestigieuse, mais dans les faits, je me considère avant tout comme le dirigeant d’une entreprise industrielle. Mon rôle est de développer l’activité, de compenser la baisse structurelle de la commande publique par la diversification, et de maintenir un niveau de rentabilité satisfaisant. Les résultats financiers témoignent de cette dynamique.
Vous avez été confrontés à une polémique autour des médailles olympiques et paralympiques. Comment avez-vous géré cet épisode ?
Nous sommes une entreprise industrielle, et comme dans toute activité industrielle, nous connaissons des risques et des aléas. Les médailles des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 étaient des objets d’une très grande complexité technique, avec notamment l’intégration d’un insert en métal issu de la tour Eiffel d’origine. Nous avons effectivement rencontré des difficultés avec un certain nombre de médailles endommagées, qui ont été largement médiatisées. Cela a concerné environ 4 % des médailles sur les plus de 5 000 frappées dans nos ateliers historiques du quai de Conti.
Mais cet incident est aujourd’hui derrière nous : toutes les médailles endommagées que l’on nous a demandé de remplacer l’ont été, dans des conditions jugées très satisfaisantes par les autorités olympiques et par les athlètes avec qui nous sommes en contact permanent. Cela a été un moment difficile pour les équipes, car il s’agissait d’un produit extrêmement prestigieux. Mais la mobilisation a été totale : en plein mois d’août, au cœur des Jeux, les équipes se sont immédiatement organisées, les vacances ont été interrompues, et tout le monde était sur le pont pour traiter les problèmes.
Le cash est un facilitateur de l’économie informelle, et les autorités européennes promeuvent plutôt les moyens de paiement numériques. N’êtes-vous tout de même pas inquiet pour l’avenir de l’institution ?
La Commission européenne ne cherche pas à faire disparaitre le cash, au contraire ! Elle a récemment proposé deux projets de règlements : l’un sur le cours légal des espèces, l’autre sur l’euro numérique. Le premier vise justement à renforcer le statut des espèces dans la zone euro. C’est un point essentiel : aujourd’hui, les billets et les pièces sont les seuls moyens de paiement ayant cours légal. Un commerçant peut refuser une carte bancaire ou un chèque, mais pas un paiement en espèces.
À titre personnel, je ne crois pas du tout à la disparition du cash ! C’est une idée qui a été assez répandue il y a quelques années — notamment lorsque certains pays, comme la Suède, envisageaient une société sans espèces — mais on observe aujourd’hui un net retour en arrière. D’abord, parce qu’il existe un attachement profond des citoyens à l’argent liquide. Nous menons chaque année une enquête avec l’Ifop, et les résultats sont très stables : environ 83 % des Français y sont attachés. Le cash rassure. Ce sont des monnaies publiques, officielles, et elles jouent un rôle important en période de crise.
Toutes les études le montrent : dans les moments d’incertitude, les citoyens se tournent vers les espèces. Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les retraits aux distributeurs ont été multipliés par 17 en Pologne. De même, lors de la grande panne d’électricité en Espagne en avril 2025, le cash était le seul moyen de paiement encore utilisable. Les espèces sont à la fois résilientes, universelles et gratuites. Elles fonctionnent sans technologie, sans réseau, sans intermédiaire — et c’est précisément ce qui rassure.
Les espèces garantissent enfin une forme de liberté de paiement et constituent un outil de sécurité en cas de crise. Les pouvoirs publics eux-mêmes le reconnaissent. En France, des recommandations officielles invitent les citoyens à conserver des espèces chez eux pour faire face à d’éventuelles situations d’urgence, comme une panne de courant ou une crise majeure. La Suède, souvent citée comme pionnière du « zéro cash », a changé de position. Elle recommande désormais à ses citoyens de garder l’équivalent de 200 à 300 euros en liquide, notamment pour faire face au risque de cyberattaques. La monnaie n’a pas qu’une seule fonction. Elle sert bien sûr à payer, mais aussi à stocker de la valeur. Et cette fonction de thésaurisation est essentielle.
Concernant la question de l’économie parallèle, il faut relativiser. L’immense majorité des citoyens utilise les espèces pour des usages parfaitement légaux. Aujourd’hui, les circuits de fraude passent bien davantage par le numérique — le web, le dark web ou encore les cryptoactifs — que par les espèces. L’image des valises de billets qui traversent les frontières relève davantage du cinéma des années 1960 ou 1970 que de la réalité actuelle.
La Monnaie de Paris s’est imposée comme un acteur de lutte contre les contre-façons de monnaies en Europe en collaboration étroite avec Bruxelles. Expliquez-nous.
Nous disposons en effet d’un centre dédié, le Centre national d’analyse des pièces (CNAP), qui est spécialisé dans l’expertise des pièces contrefaites. Heureusement, la contrefaçon des pièces reste limitée, notamment en raison de leur faible valeur faciale — bien moins attractive que celle des billets. Mais cela reste un enjeu, et nous travaillons étroitement avec les institutions européennes sur ces sujets.
Au-delà de la lutte contre la fraude, nous intervenons aussi dans les discussions autour du cadre réglementaire : le cours légal des espèces, leur acceptation par les commerçants, mais aussi l’accès au cash — par exemple à travers le réseau de distributeurs. Ces éléments sont essentiels pour garantir le rôle des espèces en tant que bien public. Car comprenez bien une chose : l’argent que vous détenez sur votre compte bancaire est une monnaie privée, émise par les banques commerciales. À l’inverse, les pièces et les billets sont de la monnaie publique, émise par les autorités monétaires.
Par delà de leur fonction économique, les pièces ont aussi une dimension symbolique…
La monnaie métallique existe depuis plus de 2 700 ans. De tout temps, elle a été un support symbolique extrêmement puissant. J’aime dire que la monnaie est le premier média de l’histoire. Les souverains y apposaient leur visage, leur marque, pour affirmer leur autorité et garantir la valeur de la monnaie. C’était à la fois un outil économique et un vecteur de message politique.
Aujourd’hui encore, les symboles qui figurent sur les pièces ou les billets sont essentiels. Nous avons souhaité moderniser les figures représentées sur les pièces françaises. Par exemple, sur les pièces de 10, 20 et 50 centimes, nous avons proposé aux pouvoirs publics d’y faire figurer de grandes figures féminines qui ont marqué l’histoire : Joséphine Baker, Marie Curie ou Simone Veil. Nous avons également renouvelé les faces nationales des pièces de 1 et 2 euros en 2022, à l’occasion des 20 ans de l’euro.
La monnaie doit-elle s’imposer comme un instrument de cohésion européenne ?
Absolument ! La monnaie est un récit collectif, un marqueur d’appartenance. Le système retenu pour l’euro est très intéressant de ce point de vue. Les billets sont communs à toute la zone euro, ce qui renforce l’unité. Mais les pièces comportent une double dimension : une face commune et une face nationale. C’est un symbole très fort. Il signifie que chaque pays conserve son identité, tout en participant à un ensemble plus large. Les pièces de monnaie illustrent parfaitement cette idée au cœur du projet européen et illustrent la devise européenne « Unie dans la diversité ».
Les enquêtes montrent d’ailleurs que plus de 80 % des Européens sont attachés à l’euro. Et lorsqu’on interroge les citoyens sur les réussites de l’UE, deux éléments reviennent systématiquement : l’euro — qui a considérablement simplifié la vie quotidienne — et le programme Erasmus. D’ailleurs, ces deux symboles se sont rejoints récemment : la Monnaie de Paris a remporté le concours européen pour la pièce commémorative des 35 ans d’Erasmus, une pièce de 2 euros diffusée dans toute la zone euro…
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/marc-schwartz-patron-de-la-monnaie-de-paris-je-ne-crois-pas-du-tout-en-la-disparition-du-cash-en-PCGGT72LLJAPRJKEZ6DOZ4WQSM/
Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-03-18 17:15:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.


