Aucun journaliste n’a – à notre connaissance – eu l’idée saugrenue, pendant cette campagne municipale, de demander aux candidats ce qu’ils feraient en cas de rupture d’approvisionnement en masques, comment ils s’y prendraient pour évacuer un périmètre autour d’un site Seveso, ou encore, s’ils sont capables d’interpréter des données épidémiologiques. Et pourtant, les quelque 35 000 maires qui enfileront l’écharpe au soir du 22 mars prochain pourraient bien être confrontés dans leur mandat, à ce type d’exercice qui commande des décisions parfois lourdes de conséquences.
Feux de forêts, inondations, canicules, sécheresses, pandémie, pénuries sanitaires, émeutes urbaines, cyberattaques… Les Français bien avertis l’auront remarqué ; depuis les dernières élections, en 2020, nos édiles ont eu à gérer tout un cortège de crises. « Beaucoup de nouveaux maires imaginent que l’État prendra les commandes en cas de problèmes. Mais force est de constater que l’État se montre chaque année plus défaillant, laissant la charge aux élus de terrain de gérer les opérations d’urgence — et parfois agir avant même les instructions du préfet », explique Sébastien Leroy, maire LR de Mandelieu-la-Napoule depuis 2017.
Le maire, nouvel expert malgré lui
Si les violences et catastrophes naturelles ont toujours fait partie des aléas auxquels les élus peuvent être confrontés, leur intensité et leur diversité ces dernières années ont eu pour conséquence de remodeler, parfois de façon considérable, la fonction de premier magistrat. Or, les réponses à ce type de situations demandent des compétences juridiques, scientifiques, éthiques dans certains cas, qui dépassent largement les frontières traditionnelles de l’action politique locale.
Une évolution aux conséquences très concrètes. « Quand le préfet parle par exemple de vigilance jaune, il faut que le maire ait le réflexe d’anticiper l’hypothèse d’un passage au rouge ; ce qui est loin d’être aussi automatique qu’on ne le pense », illustre Sébastien Leroy, également coprésident du groupe de travail risques et crises de l’Association des maires de France (AMF).
Alors qu’il lui suffisait autrefois « d’un ruban tricolore et du bon sens rural », le maire doit aujourd’hui « scruter les particules fines, interpréter les caprices des crues (…) prendre des décisions sur l’adaptation aux risques naturels, l’aménagement urbain durable, la gestion de l’eau et des sols, les effets du changement climatique, les pollutions chroniques », égrène David Smadja, auteur d’une note intitulée Le maire, acteur oublié de la santé publique, publiée mi-février par Le Laboratoire de la République.
À la gestion de crise, s’ajoute la multiplication des réglementations « qui a elle aussi considérablement complexifié l’exercice de nos fonctions », abonde Sébastien Leroy. Entre 2005 et 2025, le volume du Code de la construction et de l’habitation a augmenté de 108 %, celui du Code de l’urbanisme de 55 %, celui du Code de l’environnement de 343 %, celui du Code du patrimoine de 476 %, et celui du Code général des collectivités territoriales de 122 %, documente un rapport sénatorial publié en 2025.
Au-delà de limiter la marge de manœuvre des collectivités, cette « obésité normative », selon la formule des sénateurs, exige des élus locaux une maîtrise toujours plus fine des aspects techniques alors même que moins de 10 % d’entre eux disposent d’une formation scientifique ou technique, souligne David Smadja. Le professeur en hématologie à l’Université Paris-Cité s’inquiète notamment « de la fausse tranquillité dans laquelle s’enferment certains élus, pensant qu’il suffit de lire des articles en ligne ou de suivre les débats sur les réseaux sociaux pour comprendre des sujets hautement techniques ».
Former les maires… ou mieux les entourer ?
Face aux risques de désinformation, le coprésident du groupe de travail « risques et crises » plaide pour l’instauration d’une formation obligatoire en début de mandat dispensée par les services de l’Etat – préfectures et Direction départementales des territoires et de la mer (DDTM) par exemple. « Ils disposent des cartes de risques et connaissent les menaces auxquelles chaque territoire est exposé, ce qui assurerait une approche adaptée à chaque commune, plutôt qu’une gestion centralisée depuis Paris », défend le maire des Alpes-Maritimes.
Proposées dans certains départements, les formations des élus locaux demeurent facultatives en France. Les maires auraient pourtant tout intérêt à y participer, assurent ceux qui plaident pour la mise en place d’un caractère obligatoire : « Il ne s’agit pas de transformer nos maires en prix Nobel de physique mais, a minima, de leur expliquer où et auprès de quels acteurs aller chercher les bonnes informations, et surtout, les alerter, dès leur entrée en fonction, l’étendue de leur responsabilité », estime David Smadja.
Le suivi d’une formation donnerait l’opportunité aux maires de démarrer leur mandat en étant beaucoup mieux armés
Sébastien Leroy, maire de Mandelieu-la-Napoule
D’autant que celle-ci peut être mise en cause en cas d’une mauvaise gestion de crise. À Biot, dans les Alpes-Maritimes, l’ancienne maire Guilaine Debras a par exemple été condamnée en 2024 à un an de prison avec sursis pour homicide involontaire après les inondations meurtrières de 2015. La justice lui a reproché une défaillance dans l’activation du plan communal de sauvegarde rédigé par son prédécesseur.
Du carburant pour la crise des vocations qu’un récent chiffre paru à l’occasion des municipales a mis en lumière : dans deux tiers des communes, la bataille municipale se jouerait à une seule liste. C’est le cas notamment, à Mandelieu-la-Napoule. « Le suivi d’une formation donnerait l’opportunité aux maires de démarrer leur mandat en étant beaucoup mieux armés », défend Sébastien Leroy.
À L’Express, un primo candidat aux élections municipales, pourtant diplômé d’un bac + 5, confie le vertige que lui provoque la perspective d’une élection dans une ville de près de 50 000 habitants : « Il y a tant d’informations à engloutir, de sujets parfois très techniques à comprendre, qu’on se demande parfois si l’on sera à la hauteur des enjeux ».
Rapprocher élus et scientifiques
Mais pour Yves Charpak, médecin et directeur de la Fondation Charpak, une telle entreprise aurait beaucoup de mal à être mise en œuvre ; surtout, celle-ci pourrait charrier en elles les conséquences de ce contre quoi elle prétend lutter. « Les maires croulent déjà sous la lourdeur administrative et réglementaire ; multiplier les obligations, y compris de formation, risque de décourager davantage encore l’engagement local », fait valoir le petit-fils du prix Nobel de physique, Georges Charpak.
Plutôt que d’imposer un dispositif centralisé, mieux vaudrait donc, suggère-t-il, faciliter l’accès des élus à l’expertise scientifique et multiplier les espaces d’échange entre scientifiques et collectivités. La Fondation Charpak expérimente ainsi différents formats de dialogue, à l’instar de « cafés des sciences » qui réunissent chercheurs et élus autour de questions concrètes, ou des ateliers territoriaux organisés avec Universcience pour favoriser les échanges entre scientifiques, citoyens et élus locaux.
Sous l’impulsion des pouvoirs publics, des dispositifs locaux sont également sortis de terres ces dernières années, parmi lesquels les contrats locaux de santé, les conseils locaux de santé mentale, ou encore les réseaux territoriaux animés par les Agences régionales de santé (ARS). Si ces structures ont ouvert aux collectivités des espaces d’échange avec les acteurs de la santé publique, l’Association des maires de France plaide pour une diffusion plus large de ces dispositifs et un appui plus systématique de l’État et des ARS, afin qu’ils ne dépendent pas seulement de la volonté des collectivités.
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Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-03-20 11:00:00
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