La nouvelle ne risque pas d’améliorer l’image de l’Ordre des médecins, déjà écornée par de multiples scandales. Le 18 mars, le Canard enchaîné a révélé un pré-rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) sur le Conseil national de l’Ordre des médecins, de son antenne parisienne, ainsi que celles du Rhône et des Bouches-du-Rhône. Pour l’institution censée incarner la rigueur déontologique de la profession médicale, le réquisitoire est sévère. Mais pour quiconque suit les tribulations de l’Ordre, il n’a rien de surprenant.
Le rapport de l’IGF, de 44 pages, décrit d’abord une gestion « émaillée d’irrégularités », des indemnités et défraiements « insuffisamment justifiés, voire irréguliers » et des achats « non conformes aux règles de la commande publique ». Une conseillère ordinale a par exemple dépensé 15 000 euros en courses de taxi sur la seule année 2024. Le conseil départemental des Alpes-Maritimes, lui, a acquis une villa de 1 200 m² avec piscine pour 3,9 millions d’euros. L’Ordre a également organisé vingt événements entre 2022 et 2025 pour un budget de 3,1 millions d’euros. Le tout financé par les cotisations obligatoires – récemment augmentées à 365 euros par an – de 341 000 médecins. Ce qui permet à l’Ordre de jouir d’un budget annuel de 111 millions d’euros.
Les patients, grands oubliés
Mais c’est sans doute sur la protection des patients, le cœur de sa mission, que l’Ordre faillit le plus gravement. « Le traitement des signalements et des plaintes ne permet pas de garantir que les manquements déontologiques soient effectivement poursuivis », dénonce ainsi l’IGF. L’affaire Joël Le Scouarnec, chirurgien condamné en 2025 à vingt ans de prison pour viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, illustre cette « défaillance majeure de l’action disciplinaire ». Bien que l’Ordre ait été saisi de cette affaire il y a vingt ans, aucune poursuite disciplinaire n’a jamais été engagée.
Manifestation de soutien aux victimes du chirurgien à la retraite Joël Le Scouarnec au palais de justice de Vannes, le 28 mai 2025 dans le Morbihan
Plus inquiétant, les inspecteurs estiment que « les conditions ne sont pas réunies pour prévenir la reproduction de situations similaires ». Le collectif de victimes de Joël Le Scouarnec s’en émeut également. « L’Ordre dysfonctionne profondément, y compris dans sa mission première : protéger les patients », ont dénoncé ses représentants à Radio France, vendredi 20 mars.
À Paris, le chaos électoral
La crise électorale qui secoue le Conseil départemental de Paris depuis 2024, elle, illustre la « gouvernance opaque et les dysfonctionnements structurels » dont souffre l’Ordre, estime l’IGF. Le tribunal administratif a en effet dû annuler par deux fois ses élections ordinales. Une première fois pour avoir écarté à tort la candidature d’un médecin. Une seconde pour des motifs plus graves encore : des bulletins préremplis et cachetés avaient été distribués aux électeurs.
Cette annulation des mandats a entraîné une dégradation du service rendu aux médecins comme aux patients. Près de 500 demandes de transfert se sont accumulées sans être traitées ; la formation continue n’était plus prise en charge ; les commissions d’examen des condamnations pénales n’ont pas été constituées et le délai moyen entre une plainte et l’organisation d’une conciliation a augmenté de 44 % entre 2021 et 2025.
Des rapports similaires en 2019 et 2012
Ce constat fait écho à un autre rapport, cette fois de la Cour des comptes, qui remonte à… 2019. Les mêmes failles étaient déjà pointées : signalements d’abus sexuels non traités ou sanctionnés « bien après des sanctions pénales », conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique non sanctionnés, comptes poliment qualifiés d’ »insincères « , gestion dispendieuse, etc. Selon la Cour, l’Ordre n’avait que « marginalement tenu compte « de ses recommandations issues d’un autre rapport de… 2012. Visiblement, celles de 2019 n’ont pas davantage porté leurs fruits, puisque sept ans plus tard, les mêmes mots reviennent sous la plume de l’IGF.
Ce manque de réactivité pourrait parfois prendre les traits d’une marque de fabrique. Ainsi, Didier Raoult n’a été sanctionné par l’Ordre des médecins qu’en octobre 2024, plus de quatre ans après avoir commis pas moins de onze infractions au Code de la santé publique. Quatre ans pendant lesquels l’absence de sanction a servi d’argument à ceux qui relativisaient la gravité des faits. Sans compter que lorsque la sanction est finalement tombée, l’ex-directeur de l’IHU Méditerranée ne pratiquait plus la médecine depuis trois ans déjà.
Si l’Ordre tarde à sanctionner les comportements dangereux, il fait en revanche preuve d’une célérité déconcertante lorsqu’il s’agit de réprimer des médecins coupables d’avoir… défendu la science. En 2018, 124 professionnels de santé avaient signé une tribune dénonçant les pseudo-médecines, dont l’homéopathie. Une soixantaine d’entre eux a été poursuivie pour « non-confraternité » par des syndicats de médecins homéopathes. Plusieurs ont été condamnés, parfois jusqu’à la suspension d’exercice avec sursis.
Huit ans plus tard, le feuilleton judiciaire n’est toujours pas terminé, bien qu’il semble enfin tourner en faveur des défenseurs de la science. Le 20 février, le Conseil d’Etat a suspendu l’une de ces sanctions, estimant les moyens de contestation « sérieux ». Un signal fort, qui doit faire comprendre à l’Ordre que la confraternité ne saurait l’emporter sur la dénonciation de pratiques pseudo-scientifiques.
Dissolution et mise sous tutelle
Ces problèmes systémiques ont poussé l’IGF à sortir l’artillerie lourde, puisque l’instance recommande de placer sous tutelle et de dissoudre le conseil départemental parisien, de regrouper les conseils au sein d’une entité juridique unique, d’instaurer un contrôle externe, d’élargir la gouvernance aux représentants des patients et d’élaborer une trajectoire de maîtrise des dépenses.
L’IGF s’interroge aussi sur la capacité de l’Ordre à continuer d’être à la fois le gendarme de la déontologie et le défenseur des intérêts de la profession, puisqu’il rappelle que l’Ordre « formule régulièrement des positions et avis qui relèvent de prises de position corporatistes, au-delà de sa compétence déontologique ». Après 15 années de dérives épinglées dans trois rapports, ce n’est plus seulement la gestion de l’Ordre qui est en cause, mais aussi sa légitimité.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/derives-de-lordre-des-medecins-le-gardien-de-la-deontologie-est-il-encore-legitime-F4AFZZQHPBAAXGV62ZEGAICKEA/
Author : Victor Garcia
Publish date : 2026-03-20 17:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.



