Avec ses chaussettes dépareillées, sa casquette vissée sur la tête, ses verres fumés et ses cigarettes slim, Eliott* est ce que l’on appellerait un jeune homme « de son temps ». Attablé à l’une de ces terrasses branchées du XVIIIe arrondissement de Paris, cet attaché de presse dans le secteur du prêt-à-porter sort tout juste d’un entretien d’embauche : « un enfer ». Il faut dire que le garçon est du genre exigeant. Depuis qu’il a démissionné de son précédent poste, il y a quelques mois, rares sont les offres d’emploi qui trouvent grâce à ses yeux. « Ce que je ne supporte pas, ce sont les annonces qui tutoient les candidats. Cela me donne automatiquement l’impression que l’entreprise n’est pas sérieuse et que je ne serai pas respecté », grince-t-il. On ne lui dira pas qu’il n’est pas au bout de ses peines : d’après une analyse menée par la plateforme de recherche d’emploi Indeed en 2023, la quantité d’annonces utilisant le tutoiement aurait quasiment été multipliée par deux en trois ans.
Il semble loin, le temps où le vouvoiement était de mise au travail. Désormais, le faux pas se situerait presque du côté de ceux qui lâcheraient un « vous » en plein open space (l’auteure de ces lignes en a fait l’amère expérience). Pis : vouvoyer son N + 1 pourrait quasiment passer pour une forme de raideur… Le tutoiement étant, pour beaucoup, gage de proximité, de convivialité et d’horizontalité. Une réputation largement surestimée, si l’on en croit Der Spiegel, qui a récemment consacré sa couverture au retour du « vous ». Selon le vénérable hebdomadaire allemand, si le triomphe du tutoiement semblait consacré dans le monde du travail, « cette pseudo-familiarité déstabilise beaucoup de gens, entraîne des malentendus et suscite un désir de distance professionnelle ».
Reste qu’en France, le vouvoiement semble toujours largement associé à une époque où les bureaux avaient encore des portes, et les patrons leurs propres dactylos. Si les chiffres manquent quant à l’évolution de cet usage, on peut toutefois noter qu’il y a déjà vingt ans, 63 % des Français interrogés tutoyaient leur supérieur hiérarchique, d’après la direction du ministère du Travail. Il faut dire que pour certains, à commencer par Max*, chargé de relations humaines dans une grande entreprise, le tutoiement incarne une véritable révolution du monde du travail, entre « abolition des rapports hiérarchiques », des « logiques de domination » et, en définitive, un symbole de « modernité ». « Quand je tutoie mes interlocuteurs, en interne comme à l’extérieur, j’instaure immédiatement un rapport de confiance et une forme d’égalité dans l’échange », argumente-t-il.
L’égalité n’est forcément où l’on pense
Une révolution peut en cacher une autre… En témoigne l’émergence d’une hiérarchisation certes moins visible, mais plus diffuse, faite d’entretiens individuels trimestriels, et d’outils de suivi de performances. Loin d’abolir les différences, le tutoiement serait même, selon le sociologue Baptiste Coulmont, un « subtil marqueur social ». Dans une chronique parue dans Le Monde, celui-ci expliquait, citant le chercheur Alex Alber, que « la plus ou moins grande fréquence du tutoiement reflète alors les frontières : entre groupes professionnels, entre groupes de sexe, entre générations ». Un « marqueur subtil des différences de pouvoir et de distance entre groupes ». Pour preuve : selon la Dares, 73 % des hommes tutoieraient leur chef, contre seulement 51 % des femmes. « Lorsque j’étais encore alternant, j’avais eu la bonne surprise d’être vouvoyé dans une réunion qui regroupait toutes les strates hiérarchiques, se souvient Eliott. Je ne me sentais ni inférieur, ni trop jeune, ni pas assez qualifié, ni même comme un simple ‘observateur’. J’avais vraiment le sentiment qu’on me faisait confiance, au même titre que les autres ».
Le Parti communiste ne le sait que trop bien : le « tu » n’a jamais empêché l’émergence de dérives, à commencer par le risque que la frontière entre le personnel et le professionnel se brouille. Pour annoncer une mauvaise nouvelle, l’usage du « vous » peut se révéler utile, notamment en ce qu’il permet de montrer au salarié que ça n’est pas une remise en cause de sa personne, mais un choix lié à la fonction qu’il occupe. De la même façon, pour qui envisagerait de demander une promotion ou tout simplement d’exprimer un désaccord avec son manager, le tutoiement pourrait alors faire basculer l’échange dans un registre affectif. De quoi dissuader de monter au créneau en cas de tensions, voire de contenir ses attentes autour d’une bière après le travail…
Dans La Croix, en 2008, le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff allait même plus loin en expliquant que « cette soi-disant proximité n’est qu’imaginaire et que le tutoiement peut même déboucher sur un harcèlement moral des salariés. Il tend à annihiler la distance qui permet le respect. Il sous-entend des liens personnels et cela va au-delà des rapports qu’encadre le droit du travail ». L’officier Nicolas Brault opère à l’inverse une rigoureuse défense du vouvoiement dans son récent ouvrage Donner l’ordre ne suffit pas (Robert Lafont), notamment à destination des chefs. « Il y a quelques mois, un équipier a dû sortir du groupe, raconte-t-il. C’est le genre de conversation que le vouvoiement rend un peu moins dur. Même si personne n’en sort indemne, j’ai trouvé salutaire d’avoir toujours maintenu une ligne claire entre l’intimité et la camaraderie ». Et de pointer que le « vous » illustre aussi une certaine qualité des relations humaines. Le vouvoiement étant un effort, et donc un « signe de respect dans une relation sociale ».
Rempart à l’entre-soi
Certes, le vouvoiement peut créer une distance. Mais, comme le relève Jean Pruvost, linguiste et auteur de La Politesse. Au fil des mots et de l’histoire, « le tutoiement peut être tout autant excluant que le vouvoiement ». Pas avare d’anecdotes, le spécialiste raconte par exemple que, du temps de ses chroniques radiophoniques, le tutoiement qu’il réservait en privé de longue date à ses collaborateurs laissait place, une fois à l’antenne, au vouvoiement. Une façon, selon lui, de « ne pas susciter de sentiment d’entre-soi pour les auditeurs ».
Selon Jean Pruvost, le vouvoiement aurait aussi l’avantage de permettre une « gradation » dans la relation. Celle-ci évoluant potentiellement vers une amitié, passer du « vous » au « tu » serait plus gratifiant qu’un fade tutoiement automatique. Ce dont Max, chantre du tutoiement, convient à contrecœur : « Dans mon précédent emploi, mon manager et moi nous vouvoyions. Et puis nous avons dû faire un déplacement ensemble pendant plusieurs jours, ce qui nous a rapprochés. Un jour, il a échappé un ‘tu’. Nous en avons ri et c’est devenu la norme entre nous ! J’avoue m’être senti valorisé… »
*Les prénoms ont été changés.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-04-23 18:00:00
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