En plein conflit avec les Etats-Unis et Israël, la chasse aux opposants à la République islamique n’a pas de frontière. Si le régime s’attache depuis toujours à museler toute contestation sur son propre sol, il déploie également un arsenal particulièrement sophistiqué pour surveiller sa diaspora à l’étranger. Cette pression s’est accentuée avec la récente mise en lumière, par la presse proche du pouvoir à Téhéran, d’un nouvel outil de surveillance.
Son nom : « Hafezeh ma » (« Notre mémoire »). Présentée comme « indépendante », cette plateforme de délation vise à identifier ceux qui ont « participé aux crimes des États-Unis et du régime sioniste (NDLR : Israël dans le jargon officiel) contre le peuple iranien ». Et ce dans l’optique de les livrer à la justice et de confisquer leurs avoirs « afin de compenser les dommages subis par la population » lors des bombardements américano-israéliens. Le site est accessible depuis l’étranger, contrairement à beaucoup de services en ligne hébergés en Iran, du fait du blocage numérique imposé par le pouvoir depuis le 28 février.
À chaque personne « dénoncée », sa fiche détaillée regroupant son état civil, ses prises de parole publiques et parfois ses coordonnées. Il est également fait mention des chefs d’accusation classiquement invoqués contre les voix dissidentes : « propagande contre le régime », « insulte envers le Guide suprême », « soutien à la reddition devant les ennemis étrangers »…
Une autre rubrique du site s’attarde sur la notion de… « traître » dans la littérature persane, invoquant notamment le célèbre poète Ferdowsi. Puis, dans la section « fondements juridiques » sont détaillées les peines encourues, tout en dressant un comparatif douteux avec des législations internationales, comme la loi française de 1881 sur la liberté de la presse.
Des personnalités sur Instagram
Parmi ces dizaines de fiches, beaucoup visent des résidents nord-américains, et certains en Europe, dont la visibilité sur Instagram fluctue de quelques milliers d’abonnés à des audiences nettement plus conséquentes, comme celle de la mannequin Ramina Torabi (1 million de followers). On trouve aussi des personnalités telles que Kimia Alizadeh, la médaillée de bronze en taekwondo aux JO de Rio en 2016, qui a fui le pays quatre ans plus tard. L’athlète a obtenu la nationalité bulgare depuis.
« La fonction première est l’intimidation : envoyer un message aux opposants, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, pour leur signifier qu’il n’existe aucun refuge pour eux, et pour effrayer également les autres militants », commente Mohsen Amiri, expert des dynamiques de contestation urbaine en Iran et doctorant à l’université de Sydney.
Ce spécialiste rappelle que d’autres plateformes similaires ont existé par le passé. Après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, le Centre d’analyse des crimes organisés des Gardiens de la révolution, par l’intermédiaire de son site « Gerdab », avait publié des photos de manifestants du « Mouvement vert » en vue de leur identification, ce qui avait conduit à des arrestations.
Des dossiers judiciaires
Cette traque numérique se poursuit aujourd’hui. Début avril, l’agence de presse Mehr a annoncé l’ouverture de dossiers judiciaires pour accusation de « collaboration avec l’ennemi » grâce aux signalements faits via le dispositif de délation, en complément du suivi des services de renseignement. Dans le viseur des autorités : une centaine de personnalités iraniennes basées à l’étranger, parmi lesquelles des acteurs, des sportifs et des journalistes des chaînes de télévision en persan comme Iran International et Manoto. Le procureur de Téhéran a ordonné la saisie de leurs biens et de leurs comptes.
Ces procédures judiciaires résonnent douloureusement au sein d’une diaspora qui compte plus de 30 000 membres en France, selon l’Insee en 2024. Malgré la distance géographique, certains ont hésité ces derniers mois à manifester contre le pouvoir, de peur d’être identifiés par des informateurs, tandis que sur les réseaux sociaux, la moindre publication est pesée par crainte de représailles numériques ou de pressions.
Même une démarche administrative ordinaire, comme le renouvellement d’un passeport à l’ambassade, devient une source d’angoisse. Au sein de cette communauté, nul n’ignore qu’exprimer trop ouvertement son hostilité envers la République islamique signifie s’exposer à de telles manœuvres d’intimidation.
Un éclair de violence psychologique
Arezou*, une opposante iranienne installée à Strasbourg depuis plus de 30 ans, en a fait l’expérience à plusieurs reprises par le passé. Elle n’oublie pas ce coup de téléphone reçu de « 13 secondes », un éclair de violence psychologique. Au bout du fil ce jour-là, une voix venue d’Iran décline un à un les noms de ses frères, de ses neveux et de ses petits-neveux restés au pays.
Puis vient cette menace, glaciale : si la dissidente, alors habituée à intervenir dans les médias persanophones à l’étranger, ne cesse pas ses activités militantes, elle retrouvera les membres de sa famille avec « la tête sur la poitrine ». Malgré le choc, elle tente de rappeler dans la foulée ; le numéro n’est déjà plus attribué. Mais pour l’activiste, aucune place au doute : le régime iranien vient à nouveau de la menacer.
La multiplication de ces pressions directes et le contexte sécuritaire global ont poussé les autorités françaises à réagir. Début mars, quelques jours après le démarrage des bombardements américano-israéliens sur l’Iran, le ministère de l’Intérieur français avait annoncé le renforcement de la protection policière de ces opposants. Les services de renseignement redoutant des actions terroristes téléguidées par Téhéran, des patrouilles supplémentaires avaient été déployées, notamment aux abords de locaux associatifs, en plus des dispositifs de protection individuelle.
Déjà en juillet 2025, la France et une dizaine de pays occidentaux avaient accusé l’Iran, via des « organisations criminelles internationales », de « cibler des journalistes, des dissidents, des citoyens juifs et des fonctionnaires ». La semaine dernière, trois Britanniques ont été inculpés pour une tentative d’incendie contre les locaux de la télévision londonienne Iran International, classée organisation terroriste par Téhéran et régulièrement visée.
Si les forces de l’ordre locales sont au fait de sa situation, Arezou, elle, n’a pas de protection particulière. « J’évite de me rendre en ville autrement qu’avec ma voiture, dans laquelle je me sens plus protégée, je préfère rester prudente », témoigne l’Iranienne, qui place ses espoirs de changement en Reza Pahlavi, l’héritier du dernier Shah. Sur la toile, la militante a fini par fermer son Instagram personnel, lassée d’être confrontée à la propagande pro-République islamique et d’être attaquée de toute part, sur fond de divergences avec certains de ses compatriotes opposants. « Un homme m’a dit que j’étais ‘complice de tueur d’enfants’ et pro-israélienne », rapporte celle qui aimerait pourtant moins voir les drapeaux américains et israéliens dans les cortèges strasbourgeois contre le régime.
Dans ce climat, certains expatriés en viennent à se demander comment se passera leur prochain passage en Iran. C’est le cas de Sara*, une étudiante en master basée dans l’ouest de la France, qui, pendant des semaines, a été très active sur Instagram durant le dernier soulèvement populaire de janvier. La trentenaire a été refroidie quand elle a appris qu’un ami de la famille avait été arrêté pour faire pression sur le frère de ce dernier, installé à l’étranger. « Je me suis dit que c’était mieux d’arrêter de publier », témoigne la jeune femme, qui bloque systématiquement les messages de comptes inconnus.
Alors qu’Internet est toujours coupé par les autorités, Sara parvient difficilement à communiquer avec ses proches, via la messagerie locale Bale, en s’astreignant à n’évoquer que les banalités du quotidien pour ne pas attirer l’attention. Le cœur serré, la trentenaire espère pouvoir retourner visiter sa famille sans encombre dans les prochains mois. Cette peur est un levier de pression que connaît trop bien Arezou. Elle garde en mémoire cet appel d’il y a quelques années, quand sa belle-mère l’avait suppliée : « On a reçu des menaces, il faut que tu arrêtes ». Mais son père, aujourd’hui disparu, avait alors récupéré le combiné pour lui dire : « Continue, fais ce que tu as à faire. »
*Les prénoms ont été changés à la demande des personnes qui témoignent
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/en-iran-ce-nouvel-outil-de-delation-pour-traquer-la-diaspora-la-fonction-premiere-est-lintimidation-APOVL3JJ3VAGJMCX2QOLFRQ3VE/
Author :
Publish date : 2026-04-26 15:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.


