Après près de 30 ans à la CIA, Sean Wiswesser les connaît bien. Ces adversaires redoutables qu’il décrit comme obnubilés par leurs cibles occidentales. Ancien de la direction des opérations, Wiswesser vient de publier aux États-Unis Tradecrafts, Tactics and Dirty Tricks : Russian Intelligence and Putin’s Secret War (Naval Institute Press, 190 pages, non traduit), un ouvrage de référence sur les services de renseignement russes. Il y décortique les réseaux d’agents infiltrés dans les ambassades russes, où le diplomate officiel n’est souvent qu’une façade. Il expose les techniques de contact clandestines – comme le « sticks and bricks », protocoles de signaux conçus pour échapper aux interceptions électroniques. Il analyse aussi les forces et les faiblesses des agents clandestins, ces espions sous couverture popularisés par la série The Americans. L’ancien de la CIA – qui précise s’exprimer en son nom propre, et pas en celui du gouvernement américain – met en garde contre le but ultime des services russes : déstabiliser la démocratie occidentale.
L’Express : Depuis la fin de l’URSS, les services de renseignement russes se sont profondément restructurés, passant d’une agence unique, le KGB, à trois organisations distinctes (FSB, SVR, GRU). Leurs objectifs ont-ils changé ?
Sean Wiswesser : Les États-Unis et l’Otan restent les adversaires principaux de la Fédération de Russie et de ses services de renseignement. Tant que la Russie sera dirigée par un ancien du KGB, qui se présente lui-même comme un « tchékiste », un héritier de la Tchéka, la police politique du début du régime communiste, rien ne changera. Dans les années qui ont suivi le 11-Septembre, quand j’étais encore un jeune agent de la CIA, un officier des services de renseignement russe m’a dit : « Rien n’a changé depuis la guerre froide. Vous étiez l’ennemi principal de la Russie, vous l’êtes encore, et vous le serez toujours ». Peu importe notre sentimentalisme en Occident, si nous pensons pouvoir travailler avec la Russie et Poutine. Il s’en moque. Nous serons toujours le principal adversaire, ainsi que, dans un second temps, nos alliés de l’Otan – y compris la France.
La génération d’officiers du KGB dans laquelle évolue Poutine a été élevée et conditionnée dans un monde où tout est un jeu à somme nulle. Cela signifie que pour eux, la Russie ne peut gagner que si les États-Unis perdent. Le cercle dirigeant qui entoure le président, ceux qu’il appelle le Siloviki (l’élite sécuritaire russe), sont tous des vétérans du KGB : Alexander Bortnikov, à la tête du FSB ; Sergeï Narychkine, à la tête du SVR ; Igor Setchine, ancien vice-Premier ministre de Russie et président du conseil d’administration de Rosneft, la compagnie pétrolière nationale russe. Ces durs à cuire partagent sa vision – rien n’a changé et ne changera tant que Poutine sera au pouvoir.
Ils se fichent de savoir qui est président des États-Unis, de la France, ou qui est le Premier ministre du Royaume-Uni. Ils peuvent peut-être profiter des changements temporaires de la politique américaine ou de leurs alliés, saisir des occasions. Mais l’officier russe m’a aussi apporté cette précision : peu importe qui est à Washington. Leur but est de discréditer nos démocraties, ainsi que toutes les élections en Occident. D’assurer que la Russie avait raison. Cela n’a jamais changé au cours de ma carrière.
Comment le FSB, le GRU et le SVR s’attribuent-ils leurs cibles ?
Chaque organisation travaille activement contre les États-Unis et l’Otan. Mais au sein de la hiérarchie russe actuelle, et ce depuis longtemps, le FSB est le service le plus important de Russie. Il dispose d’une grande latitude pour faire tout ce qu’il entend. Poutine est l’ancien chef du FSB. Ce sont ses hommes – il les considère comme ses chiens d’attaque. Ce sont des voyous, qui ressemblent davantage à une organisation mafieuse qu’à un service de renseignement occidental traditionnel. Ils ne sont soumis à aucune loi. Le FSB fait ce qu’il veut en Russie. C’est la plus grande bureaucratie du pays, avec plusieurs centaines de milliers d’agents – probablement entre 400 000 personnes au total dans tout le pays, en comptant les unités régionales. Leur nombre exact est difficile à connaître, mais pendant la guerre, ces services de sécurité ont tendance à grossir.
À l’époque du KGB, les rôles étaient délimités : la Première direction principale (renseignement extérieur, devenu le SVR) d’un côté, le contre-espionnage et la surveillance intérieure (aujourd’hui le FSB) de l’autre. Mais aujourd’hui, ce service peut littéralement faire ce qu’il veut : effectuer des interceptions à l’étranger, ou mener des cyber-opérations dans le monde entier. Ils ont aussi la primauté dans la guerre en Ukraine. Pourquoi ? Car le FSB a la priorité de ce qu’ils appellent « l’étranger proche ». Ils n’ont jamais reconnu l’effondrement du bloc soviétique. Selon eux, l’Ukraine est toujours une partie de ce que devrait être la Russie.
Le GRU a toutefois une part dans le conflit, en jouant un rôle majeur dans toutes les opérations de renseignement militaire, le sabotage, l’assassinat à l’étranger, et plus encore. Son rôle s’étend aussi aux cyber-opérations et au renseignement d’origine électromagnétique. Le champ d’action du GRU dépasse largement celui de nos services de renseignement – il regroupe l’équivalent de plusieurs agences, comme la NSA – et compte probablement entre 75 000 et 100 000 personnes au total. Ces estimations sont publiques, obtenues en sources ouvertes, et peuvent changer compte tenu de la réorganisation constante du GRU.
Enfin, le plus petit service des trois est le SVR. Il est chargé du renseignement extérieur, et rassemble environ 30 000 agents au total – peut-être moins d’un dixième des effectifs du FSB. Il joue aussi un rôle prépondérant dans les opérations à l’étranger ainsi que dans la guerre informationnelle. Il dispose pour cela d’une direction entière, la Direction MS.
Le passé d’espion de Vladimir Poutine a-t-il façonné les services de renseignement russes actuels ?
Si vous êtes en train de me demander si les services de renseignement russes sont plus forts que le KGB, je vous répondrais : absolument, sans conteste. Ils sont plus forts qu’ils ne l’ont jamais été, même sous Staline. La seule raison pour laquelle on considère qu’ils étaient plus puissants à cette époque est qu’ils arrêtaient, emprisonnaient et exécutaient des centaines de milliers de leurs propres citoyens. Mais en URSS, le KGB devait rendre des comptes devant le Comité central du Parti communiste. Aujourd’hui, le FSB ne répond à personne en dehors de Poutine, qui ne leur met aucune limite.
Aujourd’hui, l’agence contrôle l’intégralité des compagnies téléphoniques en Russie, ainsi que tous les fournisseurs d’accès à Internet. La loi les oblige à avoir des agents du FSB en interne, infiltrés dans leurs entreprises. Le FSB contrôle les caméras dans toutes les grandes villes, à tous les grands carrefours de la Russie, et même dans les petites villes. Le KGB n’a jamais eu autant de moyens de surveiller sa population. Le FSB a donc plus de pouvoir que le KGB n’en a jamais eu, et ils l’utilisent sans pitié. Contre l’opposition : regardez l’empoisonnement d’Alexeï Navalny. Contre les journalistes : regardez l’assassinat d’Anna Politkovskaïa en 2006, abattue à bout portant dans sa cage d’escalier. Malheureusement, le FSB aujourd’hui est le plus puissant service de sécurité de l’histoire de la Russie. Mais ils ont aussi des faiblesses. La corruption qui les ronge est leur plus grand échec.
Ce que vous appelez les « mesures actives » sont souvent mal comprises. De quoi parle-t-on exactement ?
On présente souvent par erreur les actes de sabotage et d’assassinat comme des « mesures actives ». Ce sont deux choses différentes ! Il est important de bien définir les choses : le sabotage et les assassinats sont ce que les Russes appellent des actions directes. Les mesures actives, à l’inverse, sont purement des opérations d’information visant à influencer les gouvernements étrangers et à les orienter vers une politique étrangère russe favorable. C’est la différence majeure entre les Russes et les Occidentaux en général : nos services de renseignement n’ont pas le droit de faire de la politique. Le SVR et le FSB sont très impliqués dans le domaine, si bien que leurs directeurs siègent au même niveau que les conseillers les plus proches de Poutine et des membres du gouvernement.
Les actions de désinformation du SVR visent à influencer les gouvernements étrangers afin qu’ils prennent des mesures favorables à la Russie. Idéalement, ils ne veulent pas que les cibles comprennent que Moscou pousse ces décisions, tire les ficelles.
Ces opérations répondent à un modèle précis. Premièrement, ils choisissent un sujet sur lequel ils pensent pouvoir exercer une influence favorable à la politique étrangère russe, voire à la politique russe en général. Deuxièmement, ils décident de la méthode : espionnage traditionnel, pot-de-vin à un journaliste, recruter un agent, mener une cyberattaque… Aujourd’hui, la tendance penche de plus en plus vers la guerre cognitive, en utilisant amplement le trolling via les réseaux sociaux. Enfin, le troisième point, crucial : la maskarovka, c’est-à-dire le déni et la tromperie. En l’occurrence, faire croire aux gouvernements et aux populations occidentales que leurs élections ne sont ni libres ni justes.
C’est ce qu’ils ont fait constamment : avec le Brexit en 2016, avec les élections américaines en 2016 et 2020, ce qu’ils ont tenté de faire récemment en Hongrie. L’ennemi n’est pas tel ou tel politicien, mais la démocratie en elle-même. Lors de l’élection américaine 2016, il a été prouvé que les trolls russes ont influencé les sphères des deux candidats, pas d’un seul. Leur but n’était pas de prendre parti, mais de créer la désunion, la discorde, l’animosité. Ils gagnent quel que soit le vainqueur quand les démocraties sont affaiblies et délégitimées. Elles sont une menace mortelle pour Poutine, qui ne peut pas autoriser leur fonctionnement, en particulier à ses propres frontières – en Ukraine, ou dans les pays Baltes.
Dans votre livre, vous évoquez le cas des agents clandestins – ces officiers de renseignement qui agissent sous la même couverture pendant des années – comme une méthode coûteuse, dont le taux de réussite est faible. Comment l’expliquez-vous ?
Dans mon livre, je souligne nombre de leurs échecs. Même un archiviste du KGB comme Vassili Mitrokhine le notait. A l’époque où il était responsable des archives du service, il a d’ailleurs souligné que ces opérations avaient beaucoup de mal à réussir. Cependant, même si un seul agent clandestin russe sur dix ou vingt parvient à ses fins, il représente une menace très sérieuse pour nos pays. Ils constituent un adversaire redoutable. Dans mon livre, je détaille beaucoup d’échecs de ces histoires de « fantômes », les clandestins russes aux États-Unis. Mais je mentionne également un cas en Allemagne : celui d’un couple de Russes, les Anschlag, qui ont été particulièrement efficaces, avant d’être finalement arrêtés et neutralisés. Mais entre-temps, ils avaient recruté un agent néerlandais et infiltré l’Otan.
L’un des rares succès majeurs du KGB fut l’affaire Karl Koecher et sa femme. Ce couple avait été « donné » au KGB par les services de renseignement de la République tchèque, dont ils étaient originaires. Déployés en tant que clandestins, ils étaient parvenus à pénétrer la CIA ! Les clandestins connaissent de nombreux échecs et beaucoup de limites. Il ne faut pas les idéaliser. Mais lorsqu’ils réussissent, leurs victoires sont très dangereuses. Ils feront toujours partie de la tradition des services de renseignement russes.
Poutine les adore d’autant plus que les clandestins sont une partie intégrante de la culture tchékiste. Un exemple : quand, en 2024, des agents remettent le pied sur le sol russe dans le cadre d’un échange de prisonniers avec les pays occidentaux, il est sur le tarmac de l’aéroport pour les accueillir – avec des fleurs ! Poutine voulait faire savoir que ces agents sont très importants pour lui. En partie parce qu’ils ont structuré son imagination de jeune homme. Adolescent, il a dévoré Dix-sept moments de printemps, le roman d’espionnage de l’auteur russe Julian Semenov. L’histoire raconte les aventures d’un espion soviétique qui opère en clandestin dans l’Allemagne nazie. Ce sont ces histoires qui ont en grande partie motivé Poutine à devenir espion. Il ne les lâchera jamais.
Comment les Russes gèrent-ils concrètement leurs agents sur le terrain ? Vous mentionnez la technique des « sticks and bricks » comme étant l’une de leurs méthodes préférées. Quelle est-elle ?
Quand les Russes ont un véritable espion au sein d’un pouvoir exécutif en France, en Allemagne ou aux États-Unis – ce qu’ils appellent une « pénétration » ou « proniknovenie » – ils le protègent avec les techniques les plus sophistiquées. En général, ils éviteront de rencontrer cette personne dans le pays où elle agit : un agent dans le gouvernement français ne sera probablement jamais rencontré à Paris, ni même en France. Ils préféreront un pays tiers dont les services de sécurité sont défaillants. Ce niveau de précaution contraste avec les actions de sabotage menées en Europe par de petits délinquants recrutés par le FSB, largement médiatisées. Ces actions sont imprudentes, et ne sont ni de l’espionnage traditionnel, ni une vraie opération d’État.
Dans ces situations, quand l’agent est important, les Russes utiliseront le plus possible les communications impersonnelles, appelées en russes b’ezlichny osyazy. C’est la méthode que la CIA surnomme « sticks and bricks ». Ils utiliseront des signaux – à la craie, au ruban adhésif ou autres – pour marquer un téléphone, un poteau téléphonique, une boîte aux lettres, ou même un mur avec un morceau de craie. Cela va déclencher une séquence que je décris dans le livre. Il s’agit d’un protocole en cinq étapes : une marque laissée par les Russes, un accusé de réception de l’agent, le dépôt dans une cache morte (tajnik), puis deux confirmations croisées. C’est la méthode qu’ils ont utilisée depuis des décennies dans leurs cas les plus importants.
Malgré ces méthodes sophistiquées, la corruption, l’alcoolisme et l’incompétence au sein de leur organisation sont relevés à de multiples reprises par des anciens des services dans votre livre. Les surestime-t-on ?
De temps en temps, les Russes recrutent un agent comme Robert Hanssen qui, avec son espionnage, a coûté des dizaines de millions de dollars aux États-Unis. Parfois, nous parvenons à leur prendre leurs propres agents, comme Adolf Tolkachev, surnommé « l’espion aux milliards de dollars ». Il nous a donné des secrets scientifiques, permettant au gouvernement américain de prendre de l’avance pendant la guerre froide. Qu’importe la corruption, leurs faiblesses et leur incompétence, les Russes sont les adversaires les plus formidables que nous avons dans le monde en matière de renseignement. Nous ne devons jamais l’oublier. Je suis persuadé qu’ils ont pénétré nombre de gouvernements des alliés de l’Otan. Il s’agit de leur tâche principale, et ils travaillent sans cesse à exploiter les faiblesses humaines. Nous devons rester vigilants : les États-Unis et leurs alliés font face à une menace redoutable.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/les-services-secrets-de-poutine-sont-plus-puissants-que-le-kgb-la-mise-en-garde-dun-ancien-de-la-cia-CXIN6JY2KZBIPPLTOYDGODR3NI/
Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-04-27 16:00:00
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