Marine Le Pen n’a pas encore eu le temps de feuilleter « le livre de Cosette ». Cosette, c’est Gabriel Attal. La députée RN a ironisé ce mardi 28 avril sur l’ouvrage de l’ancien Premier ministre et un « storytelling » diffusé par « des médias sans aucun recul ». Dans En Homme Libre (Editions de l’Observatoire), Gabriel Attal se livre sur sa jeunesse. Il évoque les « addictions » de son père et les « pleurs d’épuisement » de sa mère célibataire après son divorce. « Du jour au lendemain, à la maison, l’argent était devenu une question, un sujet, une inquiétude en fin de mois », écrit le secrétaire général de Renaissance au sujet de sa vie avec sa mère après la séparation de ses parents.
Marine Le Pen manque de mémoire. Elle aussi s’est prêtée à cet exercice intime, destinée à susciter la sympathie de l’auditoire. Le 5 février 2022, la candidate RN à l’élection présidentielle racontait les « épreuves » de sa vie, en conclusion d’un meeting à Reims. Elle était revenue sur son enfance difficile, déjà au cœur de son autobiographie A contre flots (Grancher, 2006). Il y a cet attentat à la bombe, qui a soufflé l’appartement familial quand elle n’avait que 8 ans. Ou le divorce médiatisé de ses parents, « qui vous prive du droit à la pudeur auquel on est si attachée quand on a 16 ans ».
Les « humiliations » de Nicolas Sarkozy
Faut-il avoir souffert jeune pour être présidentiable ? A l’heure où politique rime avec intime, plusieurs candidats offrent aux Français leurs souvenirs – de préférence douloureux – de bambins. Non sans intérêt. Manœuvres et ambitions règnent en politique ? L’enfance, gage d’innocence et de sincérité, renvoie à des émotions universelles. « Ce qui m’a façonné, c’est la somme des humiliations d’enfance… Je n’ai pas la nostalgie de l’enfance parce qu’elle n’a pas été un moment particulièrement heureux », racontait Nicolas Sarkozy après son arrivée au ministère de l’Intérieur. Ses proches décrivaient son quotidien difficile d’enfant de divorcé, statut social délicat dans la bourgeoisie des années 1960. Jordan Bardella évoque enfin les « sourires moqueurs » et « remarques condescendantes » subis en raison de son prénom populaire et son enfance dans le « climat hostile » en Seine-Saint-Denis, dans son autobiographie Ce que je cherche (Fayard).
Au diable les mauvaises langues! Ces récits ne visent évidemment pas à tirer les larmes du lecteur. Ils seraient guidés par un souci de « transparence » (Bardella) ou de « sincérité et de clarté » (Attal). Ils auraient même une visée idéologique. « Les combats politiques que je mène ne sortent pas de nulle part, ils viennent de mon vécu », jure sur X l’ex-chef du gouvernement. Cette exposition de l’enfance recèle en réalité de desseins politiques. Nicolas Sarkozy a assombri sa jeunesse à Neuilly pour mettre en scène son ascension méritocratique, quand Marine Le Pen a entamé sa dédiabolisation à travers le récit de ses jeunes années. Qui peut bien haïr un enfant ?
« Attal veut s’humaniser »
Jean-Luc Mélenchon tire de son enfance à Tanger – et son arrivée brutale en France – une empathie et une ressemblance avec les personnes étrangères. « Le départ du Maroc est une blessure qui me met en communion avec la sensibilité de n’importe quel immigré. Je sais ce qu’il ressent », lançait-il en 2017 dans un documentaire de France 3. Le leader insoumis déduit de son parcours une qualité de « Maghrébin européen », sur laquelle il insiste davantage à l’aube de la campagne présidentielle.
Il est permis de penser que Gabriel Attal poursuive lui aussi un objectif politique : déconstruire l’image de l’enfant gâté de la bourgeoisie parisienne, né avec une myriade de fées au-dessus de son berceau. Ainsi le chef de Renaissance ne s’épanche pas sur sa scolarité dans la très chic Ecole alsacienne ou à Sciences Po Paris dans son ouvrage. « Il y a toujours ce récit politique qui doit dire qu’on a souffert, qu’on a subi des épreuves de la vie, note un ministre. C’est sûr qu’on a moins souffert qu’on a 37 ans que quand on en a 60. » « Gabriel sait qu’il est trop lisse et veut s’humaniser », ajoute un fidèle d’Emmanuel Macron.
Pour quelle efficacité ? A l’heure où les Français décryptent la communication politique avec acuité, ces récits peuvent mettre en lumière ce qu’ils passent sous silence. En témoigne l’ironie grinçante de Marine Le Pen sur l’ouvrage de Gabriel Attal, accusé de masquer les avantages dont le jeune homme a bénéficié. Ces mots intimes sont enfin écrits selon un même modèle. L’auteur couche sur papier ses hésitations à se livrer avant de s’y résoudre. Comme si la révélation de ces doutes désamorçait tout procès en impudeur. « Je n’aime pas trop ça, écrit Gabriel Attal. Il y a quelque chose d’impudique qui me dérange. » « J’ai tant hésité à écrire le livre », dit en écho Jordan Bardella, tant l’exigence de transparence recèlerait une « forme de violence ». Je doute, donc je peux tout dire ? Gabriel Attal promet dans l’avant-propos de son livre de « tout raconter, sans rien cacher ». On est bien obligé de le croire sur parole. Mais les électeurs sont-ils légitimes à tout savoir ?
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Author : Paul Chaulet
Publish date : 2026-04-29 06:00:00
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