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« Ne cède jamais à l’urgence de condamner » : les extraits du nouveau livre de Julia de Funès

« Ne cède jamais à l’urgence de condamner » : les extraits du nouveau livre de Julia de Funès

C’est un livre salutaire pour s’émanciper des débats binaires de notre époque. Dans Pensées distinguées (Editions de L’Observatoire, parution le 5 mai), la philosophe Julia de Funès entend donner des outils conceptuels pour armer son propre jugement et sortir de la pensée dogmatique sur des sujets comme l’immigration ou l’euthanasie. En voici les bonnes feuilles.

La moralisation et la morale

Il est nécessaire aujourd’hui de distinguer avec fermeté deux choses que l’on confond partout : la moralisation et la réflexion morale. La moralisation, telle qu’elle prospère dans les médias, les discours militants, les réseaux et certaines sphères universitaires, est un outil d’intimidation sociale. Elle consiste à assigner une valeur morale définitive à un propos, une personne ou un comportement, sans examen, sans nuances, sans possibilité de contradiction. Elle simplifie à l’extrême, se nourrit de raccourcis affectifs, s’exerce sur autrui, jamais sur soi. C’est une posture. Et comme toute posture, elle s’entretient mieux dans le vacarme que dans la pensée.

La réflexion morale, elle, est tout autre. Elle demande du temps, des distinctions, une rigueur conceptuelle. Elle suppose que l’on comprenne la différence entre une faute et une erreur, une intention et une conséquence, un principe et son application. Réfléchir moralement, ce n’est pas s’indigner, c’est articuler. Ainsi, lorsque quelqu’un déclare qu’il faut punir ceux qui tiennent des propos problématiques, la question morale commence précisément là où la moralisation s’arrête : qu’est-ce qu’un propos problématique ? Pour qui ? Selon quels critères ? Avec quelles conséquences ? Cela suppose une méthode. Et cette méthode est philosophique avant d’être militante. Si tu veux penser moralement, tu dois t’armer d’outils conceptuels. Connaître la différence entre responsabilité directe et indirecte, entre action et omission, entre intention et résultat. Il ne suffit pas d’avoir des convictions ; encore faut-il ne jamais confondre le bruit de la vertu avec le travail de la pensée. Quand on te demande si tu es « pour ou contre », demande plutôt quelle grille de lecture on utilise, quel principe est en jeu, quelle nuance a été perdue. Ne cède jamais à l’urgence de condamner : c’est la précipitation qui trahit l’absence de réflexion. Car, en fin de compte, la moralisation juge sans comprendre là où la réflexion morale cherche à comprendre avant de juger.

La vie et l’existence

On ne peut penser l’euthanasie sans distinguer avant tout ce que notre époque confond obstinément : la vie et l’existence. La vie, au sens biologique, est un fait. Un battement, une respiration, une persistance organique. Elle peut se maintenir sans désir, sans projet, sans relation, sans soi.

Elle peut durer, même lorsqu’elle ne signifie plus rien pour celui qui la porte. L’existence, elle, n’est pas donnée. Elle est vécue, habitée, éprouvée. Elle suppose une présence à soi, une capacité, même fragile, à consentir, refuser, vouloir encore quelque chose. On peut être vivant sans exister vraiment. C’est là que se joue la question que tant refusent d’affronter. Car sacraliser la vie en toutes circonstances revient parfois à sacrifier l’existence et à imposer une survie qui n’est plus portée par aucun sens vécu, mais seulement par un principe extérieur. Inversement, reconnaître la primauté de l’existence, c’est refuser qu’elle se réduise à une mécanique prolongée contre celui qui la subit et affirmer que vivre n’est pas seulement durer, mais se reconnaître encore dans ce qui dure. Choisir de ne plus prolonger une vie qui a cessé d’être une existence n’est pas choisir la mort. C’est refuser une dépossession ultime : celle d’être maintenu en vie contre soi-même, au nom d’un bien qui n’est plus le sien. Cela n’autorise ni la légèreté, ni la généralisation, ni la procédure automatique. Cela exige au contraire une responsabilité immense, singulière, irréductible à des cases juridiques.

Penser ainsi, ce n’est pas ouvrir la porte à une culture de la mort. C’est refuser une culture de la survie obligatoire. C’est rappeler que la fameuse « dignité » sans cesse invoquée à ce sujet ne se mesure pas au nombre de jours ajoutés, mais à la possibilité, jusqu’au bout, de rester sujet de sa propre existence.

L’impunité et la présomption d’innocence

Défendre la présomption d’innocence donne souvent le sentiment de défendre les puissants. Parce qu’eux seuls, bien souvent, disposent du luxe du doute. Ils ont les moyens, les relais, l’aura qui transforment un principe de protection en bouclier d’immunité. Combien d’hommes, par exemple, commencent à s’inquiéter de leurs fréquentations passées avec Epstein, dont tout le monde avait connaissance, mais que personne n’osait dévoiler ? Mais ce n’est pas le principe qu’il faut accuser, c’est son usage dévoyé. La présomption d’innocence est un garde-fou, non un principe d’impunité. Elle fut inventée pour empêcher la condamnation sans preuve, non pour empêcher la question. Elle garantit un droit au doute, non un droit à l’oubli. Le principe d’impunité travestit cette prudence en confort. Il ne suspend plus le jugement : il le neutralise. Il ne protège plus les innocents, mais ceux qui savent s’abriter derrière la lenteur du droit et la peur du scandale. On en a également un exemple fameux avec un psychanalyste médiatique dont on n’entend plus parler… Là où la présomption d’innocence réclame du discernement, l’impunité profite de la complaisance. Alors ne confondons pas ! La présomption d’innocence appartient à la justice, l’impunité à la complaisance.

La disqualification et la contradiction

Sur les réseaux comme sur les plateaux, on pratique désormais moins l’art de la contradiction que celui de la disqualification. On ne démonte pas l’argument, on discrédite celui qui le formule. On cherche l’angle mort biographique, la phrase sortie de son contexte, le soupçon d’intention inavouable. C’est plus rapide qu’un raisonnement et plus rentable qu’une réfutation. Cela coupe court au débat sans avoir eu besoin de le mener.

La contradiction, elle, demande du travail. Elle prend l’argument au sérieux, le reprend point par point, l’examine à la lumière de faits, de contre-exemples, de principes plus solides. Elle suppose que l’on reste sur le terrain des idées, même si l’on désapprouve profondément celui ou celle qui parle. C’est plus lent, moins spectaculaire, mais c’est la seule manière de faire avancer la vérité. La disqualification, c’est l’arme des esprits à court d’arguments. Elle évite de répondre sur le fond. Elle transforme le désaccord en suspicion morale et le contradicteur en suspect. Mais elle trahit surtout une faiblesse : celle de ne pas savoir convaincre autrement qu’en salissant. Voici donc la distinction à tenir : la disqualification s’attaque à la personne pour éviter de répondre à son idée ; la contradiction s’attaque à l’idée, peu importe ce que l’on pense de la personne. Je te recommande donc ceci : si l’on t’attaque sur qui tu es, ramène la conversation à ce que tu dis. Ne perds pas de temps à défendre ta personne quand ton idée est en jeu : c’est elle qui doit être jugée. Et si l’on persiste à te coller une étiquette, réponds simplement : « Je suis prête à être contredite, êtes-vous seulement prêt à argumenter ? »

La jalousie et le souci

Il faut apprendre à distinguer la jalousie du souci. La jalousie se nourrit de peur : peur de perdre, peur d’être remplacé, peur que l’autre vive sans nous. Elle enferme, elle soupçonne, elle exige. Elle dit un manque de confiance, autant en soi qu’en l’autre. Le souci, lui, se nourrit d’attachement. Il ne craint pas la liberté de l’autre : il la protège. Il ne cherche pas à retenir, mais à veiller. Là où la jalousie dit : « Reste avec moi, sinon je meurs », le souci dit : « Va où tu dois, mais reviens, je t’attends ». Regarde une mère : elle ne jalouse pas ses enfants lorsqu’ils grandissent, lorsqu’ils sortent, lorsqu’ils s’émancipent. Elle veille sur eux, s’inquiète pour eux, mais sans jamais vouloir les enfermer. Elle est soucieuse, non jalouse. Retiens ces distinctions pour mieux nommer ce que tu ressens : la jalousie surveille ; le souci veille. La jalousie enchaîne ; le souci accompagne. La jalousie traduit la peur ; le souci révèle l’amour. La vraie question, est celle-ci : pouvons-nous atteindre ce degré de pureté, aimer sans posséder, veiller sans enchaîner ?

Pensées distinguées, par Julia de Funès. Editions de l’Observatoire, 224 p., 22 €. Parution le 5 mai.



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Author : Julia de Funès

Publish date : 2026-05-03 14:00:00

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