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José Daniel Ferrer, dissident cubain : « Le régime des Castro touche à sa fin car les Américains vont intervenir »

José Daniel Ferrer, dissident cubain : « Le régime des Castro touche à sa fin car les Américains vont intervenir »


Depuis la mort suspecte du dissident Oswaldo Paya en 2012 dans un accident de voiture, José Daniel Ferrer Garcia, 55 ans, est un l’un des plus célèbres militants cubains des droits de l’homme. Au total, il a passé près de quinze ans derrière les barreaux du goulag tropical castriste jusqu’à son exil forcé voilà quelques mois.

Dans une interview exclusive à L’Express lors de son passage à Paris voilà quelques jours, il raconte la réalité des prisons cubaines, critique la mansuétude – et la naïveté – de la grande majorité des pays de l’Union européenne à l’égard de la dictature et exprime sa déception vis-à-vis de la France. José Daniel Ferrer est aussi le fondateur de l’organisation de la société civile la plus nombreuse et la plus étendue et connue de Cuba : l’Union patriotique de Cuba (UNPACU).

L’Express : comment interprétez-vous les événements récents : visite du directeur de la CIA à La Havane, inculpation de Raul Castro, etc. ?

José Daniel Ferrer : Nous assistons à la deuxième partie d’un film qu’on pourrait appeler « Le 3-Janvier ». Le scénario qui s’écrit sous nos yeux ressemble beaucoup aux épisodes qui ont précédé la capture de Nicolas Maduro au Venezuela. Le directeur de la CIA est venu dire aux dirigeants cubains ce que les Américains ont dit à Maduro l’année dernière : il n’y a plus d’autre option, il faut négocier ton départ, il faut quitter le pouvoir parce que c’est la seule possibilité qu’il te reste. Si le sommet de l’Etat cubain n’accepte pas de se plier à conditions, alors les États-Unis passeront à des mesures plus énergiques.

Venant du pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le silence me semble lamentable

José Daniel Ferrer

Selon vous, quelle est la prochaine étape ?

Le renseignement américain a fait savoir que le régime cubain avait acquis 300 drones russes et iraniens – et que du personnel iranien serait même en train de former des militaires cubains au maniement de ces drones. Dès le 3 janvier, je me suis dit que si les Américains laissaient trop de temps au régime cubain, alors la Russie, l’Iran et la Chine en profiteraient pour armer le régime castriste jusqu’aux dents afin de « blinder » La Havane avec l’intention de reproduire l’équation de 1962, lors de la crise des missiles qui avait forcé les États-Unis à négocier avec Nikita Khrouchtchev selon la formule : l’URSS retire ses missiles et les Etats-Unis promettent de ne pas attaquer Cuba. Ce serait le pire des scénarios. Après la capture de Maduro et la mort de Khamenei, Cuba deviendrait ainsi le champion de la résistance aux États-Unis, à l’Occident et au modèle démocratique libéral, qu’ils haïssent.

Si le régime castriste acquiert des drones, s’il se permet d’employer des menaces et un ton belliqueux en promettant « un bain de sang » à Washington, cela signifie qu’il n’a aucune intention de céder aux pressions économiques mais que, au contraire, il préfère la confrontation et l’escalade. Au reste, les dirigeants cubains se moquent de savoir si le peuple cubain meurt de faim et de malnutrition, comme c’est déjà le cas. Peu leur importe le sort des gens pourvu qu’eux parviennent à se maintenir au pouvoir. Eux vivent confortablement. Le statu quo leur convient.

Je pense que les États-Unis finiront par intervenir. Et que la dictature castro-communiste prendra fin en 2026. Depuis que j’ai vu ce qui s’est passé à Caracas le 3 janvier, puis en Iran le 28 février, je mesure la détermination américaine.

L’armée cubaine est-elle en mesure de résister militairement aux Etats et d’infliger un « bain de sang » ?

Il n’y aura pas de bain de sang et personne ne résistera. Nous, les exilés membres de l’Union patriotique de Cuba (Unpacu), sommes en contact avec les nôtres à Cuba et même avec des militaires. Nos messageries sont pleines de messages de militaires qui disent qu’ils ne défendront pas le régime et qu’ils ne souhaitent que la fin de la dictature. Pourquoi ? Parce qu’eux aussi souffrent énormément. Je parle des soldats, des sous officiers et des officiers jusqu’au grade de capitaines ou commandants. Au-dessus, chez les officiers supérieurs (colonels, généraux) c’est différent, mais eux-ci sont les moins nombreux.

Êtes-vous favorable à une intervention américaine ?

Oui, à condition qu’elle se produise d’une manière comparable à celle du 3 janvier au Venezuela, c’est-à-dire qu’elle ne touche pas la population mais vise directement les hauts responsables du régime. Mais je ne suis pas seul à espérer cela. L’immense majorité des Cubains, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, y est favorable. Si aucune action militaire n’a lieu, ce sera négatif pour l’opposition pro-démocratie. Il deviendra alors impossible de convaincre les Cubains que la démocratie et la liberté sont à portée de main.

Une chose paraît claire : l’opération du 3 janvier à Caracas a ouvert une brèche. Les gens pensent qu’un changement de système est possible même si la situation est différente de celle du Venezuela. Là-bas, les partis politiques n’ont jamais été abolis. Là-bas, un État totalitaire à la cubaine ne s’est jamais totalement imposé et la répression, même féroce, n’a pas annihilé la société civile qui a continué d’exister bon an, mal an.

En 2024, Edmundo Gonzalez [le candidat du parti du prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, NDLR] a largement gagné l’élection contre Maduro même si le régime chaviste à nier sa défaite, volé l’élection et continué de réprimer et emprisonner. L’intervention des États-Unis a commencé à faire bouger les choses, même si le changement reste timide à ce jour. En tout cas, qui peut croire que, si les Vénézuéliens ont eu besoin de l’aide américaine, les Cubains, sous le joug d’un puissant totalitarisme, peuvent sans sortir sans aide extérieure ?

les présidents cubain Miguel Diaz-Canel (g) et russe Vladimir Poutine, le 22 novembre 2022 à Moscou

D’aucuns, en Europe, contestent aux États-Unis le droit d’intervenir et d’imposer des sanctions à Cuba et aux entreprises internationales qui font du business avec l’île. Votre avis ?

D’abord, je dirais que le régime cubain n’a pas le droit d’exploiter le peuple cubain, de le réprimer, de l’opprimer, d’emprisonner des dissidents et de les soumettre à des conditions de détention semblables à celle des camps de concentration de l’Allemagne nazie. Si l’Union européenne et les Européens se taisent face aux crimes du régime, je ne vois pas, d’un point de vue moral, ce qui les autorise à critiquer l’action des États-Unis qui vise d’abord à restaurer des libertés élémentaires.

Ensuite, ces commentateurs devraient demander aux Cubains qui vivent avec le ventre vide, et dont les enfants et les parents âgés meurent parfois de simples maladies du fait qu’ils sont mal nourris s’ils sont d’accord, ou non, pour que les États-Unis les sauvent. L’Union européenne agit de manière honteuse vis-à-vis du régime cubain afin de préserver ses petits intérêts économiques. Par son silence sur les droits de l’homme, l’UE se fait complice d’une tyrannie.

Dix ans après la mort de Fidel, la famille Castro est toujours aux commandes.Dix ans après la mort de Fidel, la famille Castro est toujours aux commandes.

Que reprochez-vous exactement à l’UE ?

L’Union européenne a conclu, voilà dix ans, un accord de dialogue politique et de coopération avec Cuba censé conduire à des améliorations des droits humains. Cela dure depuis une décennie et, durant cette période, les violations des droits de l’homme se sont aggravées comme jamais. Durant les presque trois décennies du XXIe siècle, les dix dernières années ont été les pires. En juillet 2021, les Cubains, moi y compris, sont descendus massivement dans la rue pour protester contre la détérioration des conditions de vie et l’absence de libertés dans le pays. Le régime a réprimé le peuple avec une brutalité inouïe. Le président Diaz-Canel a envoyé les policiers, les milices, les militaires, bref, tout l’appareil répressif, dans les rues. Ils ont tiré sur la population, ils ont emprisonné des milliers de personnes.

Cette politique inique de l’UE nuit au peuple cubain

José Daniel Ferrer

Plus de mille prisonniers de conscience, dont moi, sont restés derrière les barreaux. Les tortures, les abus dans les prisons ont augmenté de manière extraordinaire. Croyez-moi, j’ai connu la prison sous Fidel Castro, puis sous son frère Raul : les conditions de détention étaient déjà terribles, mais rien de comparable avec aujourd’hui. Les choses se sont aggravées. Les droits humains ne cessent d’être bafoués mais l’Union européenne continue de parler avec le régime comme si de rien n’était. Au sujet du Venezuela et du Nicaragua, qui sont des très répressifs, quelques voix se sont élevées. Mais contre Cuba, où la répression est encore pire, rien. Pourquoi ? C’est incompréhensible.

Quelle est, selon vous, la raison de ce silence ?

L’hypocrisie, je pense. Les vingt-sept pays de l’UE ont confié à l’Espagne la gestion du dossier cubain. Madrid fait donc la pluie et le beau temps. Comme les Espagnols possèdent des intérêts économiques à Cuba et que, de plus, le gouvernement socialiste – qui a des liens forts et anciens avec l’extrême gauche – a des affinités idéologiques avec le régime cubain (qui est le référent idéologique de l’extrême gauche européenne), la plus grande mansuétude est à l’œuvre vis-à-vis de La Havane. Cette politique inique nuit au peuple cubain mais elle nuira aussi à l’Europe car, lorsque Cuba sera redevenue libre, les Vingt-Sept auront laissé un si mauvais souvenir que cela leur reviendra en pleine figure.

Les Européens ne voient pas que le régime cubain est leur ennemi déclaré

José Daniel Ferrer

Avant mon déplacement sur le Vieux continent (à Bruxelles, Varsovie, Stockholm, Vilnius, Prague, Paris, La Haye, Madrid, Vatican, Rome…), des nombreux Cubains en exil et des Cubano-américains vivant aux Etats-Unis m’ont demandé : « Pourquoi perds-tu ton temps en Europe ? Nous n’avons pas besoin de l’Europe. » J’ai répondu ceci : parce que, même si nous sommes sûrs à 100 % que Trump et Marco Rubio mettront fin à la dictature et qu’ils garantiront une transition rapide vers la démocratie, je préfère avoir des amis partout dans le monde libre plutôt que de dépendre d’un seul.

Qu’attendez-vous de la France en particulier ?

La France et l’Allemagne sont moins influentes sur ce dossier que l’Espagne alors que ce sont des pays nettement plus puissants. Nos meilleurs alliés, les plus solidaires et au fait de la question cubaine, se trouvent en Europe de l’Est, dans les nations qui ont souffert du communisme. Il y a d’abord la Lituanie, qui n’a jamais ratifié l’accord de dialogue politique et de coopération avec Cuba évoqué précédemment – et n’a pas l’intention de le faire. Ensuite, il y a la Pologne, la République tchèque mais aussi la Suède.

Des jeunes Cubains combattent dans les rangs russes contre l’Ukraine

José Daniel Ferrer

A part ceux-là, le silence est quasi général. Quelque chose reste pour moi un mystère : pourquoi les Européens ne voient-ils pas que le régime cubain est l’ennemi déclaré de l’UE ? Il soutient ouvertement, dans tous les forums et à l’ONU, l’invasion de Poutine contre l’Ukraine. Il envoie des jeunes Cubains combattre dans les rangs russes contre l’Ukraine. Et lorsque l’on allume la télévision à Cuba – c’est-à-dire quand il y a de l’électricité, ce qui est rare –, l’on n’accède qu’à trois chaînes d’information : la chaîne cubaine du régime communiste, la chaîne chaviste Telesur dont la ligne éditoriale n’a pas changé malgré l’absence de Maduro, et Russia Today.

Quand on regarde ces trois chaînes, la conclusion s’impose d’elle-même : l’Union européenne est le diable, elle doit être détruite, et Poutine a raison de « dénazifier » l’Ukraine. Mieux, il faudrait, en fait, dénazifier tous les pays de l’Union européenne qui – selon ces chaînes – sont fascisants.

La France s’est-elle jamais montrée solidaire avec l’opposition cubaine ?

Rarement. Je me souviens que le plus grand moment de solidarité française vis-à-vis de Cuba et ses dissidents remonte à la fin de l’époque François Mitterrand, lorsque la France a même décerné le Prix des droits de l’Homme de la République française au militant Elizardo Sanchez Santa Cruz. Plus tard, lors de la vague de répression politique du « Printemps noir cubain » en mars 2003 [les 75 principaux opposants avaient été emprisonnés de nombreuses années], la France avait invité nos familles à la Fête nationale du 14 juillet [sous Jacques Chirac]. Ensuite, à partir de 2008-2010, l’attitude de la France s’est transformée en amnésie et en silence complets sur le mode : « Nous ne savons même pas où se trouve Cuba ni ce qui s’y passe ; nous n’avons pas de temps à consacrer à cet endroit. » Venant du pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, cela me semble lamentable.

Êtes-vous d’accord avec l’argument selon lequel l’embargo américain est la source des problèmes économiques de Cuba ?

Evidemment que non. Au reste, l’embargo est très facile à lever. Que demandent les Américains ? La démocratisation de Cuba, la libération des prisonniers politiques, des élections libres et multipartites, et la restitution des propriétés confisquées aux Américains. Le peuple cubain n’a aucun problème à ces demandes de bon sens. Au contraire, c’est ce qu’il désire.

Vous avez rencontré Marco Rubio récemment : de quoi avez-vous parlé ?

De la situation dramatique dans les prisons cubaines : les coups, la torture, la faim, les maladies, le manque de soins médicaux, les punaises de lit. C’est un enfer sur terre.

A quoi ressemblent les 200 établissements pénitentiaires de Cuba ?

Il y a actuellement un peu plus de 90 000 prisonniers [soit davantage qu’en France, qui 7 fois plus peuplée, NDLR] dont plus d’un millier de détenus politiques. Dans les prisons cubaines, la malnutrition, sévère, est présente partout. Cela concerne des milliers de personnes. La tuberculose est très répandue également. Attraper cette maladie en étant dénutri et sans soins médicaux présente évidemment un danger mortel. Les prisonniers de conscience sont particulièrement mal traités. Contre eux, la violence et les coups sont permanents. Et plus un individu tient bon sur ses convictions, plus il défend les droits humains et la démocratisation, plus il est battu et torturé.

Voici un exemple. Pour le repas, un garde t’apporte de la nourriture infâme et un pain moisi. Comme cela ne rime à rien de manger de la nourriture quasi avariée, tu la jettes et cries : « À bas Canel ! » [il s’agit du président Miguel Diaz-Canel, NDLR]. Alors, six ou sept gardiens entrent et te frappent à coups de matraque. Ils t’enchaînent, te frappent, te donnent des coups de pied, te jettent par terre, te rouent encore de coups, puis te menottent. Ils t’enchaînent les mains en hauteur à une grille métallique, et te laissent ainsi debout sur la pointe des pieds pendant 12 heures voir 20 heures jusqu’à ce que tu les supplies. Dans cette position, tu urines, tu défèques, mais ils ne détachent toujours pas. Ils veulent que tu les supplies et que tu cries que tu ne recommenceras plus. Ensuite, ils t’obligent à crier : « Vive Canel ! »

Un livre m’a beaucoup aidé, c’est « Le comte de Monte Christo »

José Daniel Ferrer

Une autre méthode consiste, après t’avoir frappé, à menotter les prisonniers par les pieds et les mains et relier les poignets et chevilles dans le dos. Ils utilisent trois paires de menottes : une pour les pieds ; une autre pour les mains ; une troisième pour relier le tout. Et tu restes ainsi courbé en arc pendant des heures, parfois pendant une journée, jusqu’à ce que tu supplies, ou que tu cries, ou que tu répètes ce qu’ils veulent entendre.

Vous semblez plutôt en forme. Comment avez-vous résisté à ces mauvais traitements ?

J’ai grandi et ai été élevé à la campagne dans un milieu assez difficile. Et je m’en félicite car cela m’a donné la force de tenir. Si j’avais grandi à Paris ou dans une grande métropole occidentale, dans le confort, je n’aurais pas pu endurer ce régime. Mais je suis né et j’ai grandi dans un endroit où il fallait se battre pour survivre. La littérature m’a également aidé. En prison, j’ai lu Les Misérables plusieurs fois. A chaque incarcération, je le redemandais et je le relisais. C’est un excellent livre. Lorsqu’on lit ce qu’a vécu Jean Valjean à Toulon [il est alors bagnard, condamné à 19 ans de travaux forcés] et que l’on comprend ce par quoi le monde est déjà passé, la détention devient plus supportable. Un autre livre de fiction m’a beaucoup aidé : Le Comte de Monte-Cristo. Je remercie Victor Hugo et Alexandre Dumas, qui comptent parmi mes auteurs préférés.



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Author : Axel Gyldén

Publish date : 2026-05-23 14:00:00

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