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Un Israélien, un Palestinien : pourquoi ils choisissent la réconciliation plutôt que la vengeance

Un Israélien, un Palestinien : pourquoi ils choisissent la réconciliation plutôt que la vengeance

Ils sont deux grands traumatisés. L’un est Palestinien ; enfant, il a vu son grand frère mourir des suites de tortures que des Israéliens lui avaient infligées. L’autre est Israélien ; ses deux parents ont péri brûlés vifs par des terroristes du Hamas, le 7 octobre 2023, dans leur village agricole proche de la frontière de Gaza. Ils auraient pu, ils auraient dû se haïr. Sur cette terre dite sainte, de la rivière (Jourdain) à la mer (Méditerranée), beaucoup cèdent à la haine de l’autre. Pas eux.

Aziz Abu Sarah, le Palestinien, et Maoz Inon, l’Israélien, ont longtemps vécu des vies parallèles, à quelques dizaines de kilomètres l’un de l’autre. Les deux dirigeaient une agence de tourisme. Les deux croyaient que les voyages et l’ouverture à l’autre pouvaient contribuer à l’entente réciproque. Les deux militaient dans une association pour la paix. Ils ont fini par se rencontrer il y a dix ans à Jérusalem et ils sont restés épisodiquement en contact, via un réseau social.

Tout change après les massacres du 7-Octobre, quand Aziz tend la main à Maoz : il lui envoie un message de condoléances qui bouleverse l’Israélien. Celui-ci raconte que lire ces quelques lignes l’a « sauvé d’une noyade dans un océan de chagrin et de tourments ». « J’ai perdu des parents mais j’ai trouvé un frère », ajoute-t-il. Les deux décident de militer ensemble au sein d’une nouvelle association qu’ils créent, InterAct International, vouée à la paix au Proche-Orient.

Le livre qu’ils ont tiré de leur expérience, La paix est notre avenir (éditions L’arbre qui marche, traduit de l’anglais par Bertrand Guillot, 19,90 euros) emmène les lecteurs dans un voyage de huit jours qu’ils ont effectué ensemble en Israël et en Palestine, à la rencontre de leur propre histoire, de celles de leurs peuples et des drames nombreux qui s’y sont noués. Des ruelles de Jérusalem, où Aziz a grandi, aux terres agricoles du Néguev, où Maoz a passé son enfance, ils croisent d’autres victimes du conflit, des hommes et des femmes trop souvent emmurés dans leur chagrin. Ils comprennent que le refus d’écouter l’autre passe souvent par l’ignorance de son histoire mais aussi par la crainte qu’adhérer à sa façon de voir les choses relativise sa propre souffrance.

« De nombreux Palestiniens craignent que reconnaître l’horreur de la Shoah reviendrait à excuser la Naqba », l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens à la suite de la guerre israélo-arabe de 1948, explique Aziz. « C’est la même chose pour les Juifs israéliens qui ignorent l’histoire de la Naqba. Ils craignent que reconnaître la souffrance palestinienne équivaudrait à absoudre le Hamas de ses crimes horribles. Cette façon de voir les choses nous enferme dans un cycle de violences sans fin ».

Aziz a longtemps voulu venger son grand frère. Mais lorsqu’il a compris qu’apprendre l’hébreu était indispensable pour trouver un emploi, il s’est inscrit à un cours de langue. C’était la première fois qu’il rencontrait des Israéliens qui ne soient pas des soldats à un check-point. Petit à petit, il va faire l’effort de comprendre l’autre. Maoz, de même, n’a jamais rencontré un Palestinien avant l’âge de 13 ans.

Aujourd’hui, ils sont intransigeants dans leur engagement. Même s’ils ne sont pas d’accord sur tout – ils reconnaissent eux-mêmes qu’ils n’adhéreront jamais à une « vision unique de l’histoire » -, ils affirment que le dialogue est la seule voie d’espoir. Leur livre ne comporte aucun plan de paix, aucune recette miracle pour sortir du conflit mais il expose une certitude partagée : la réconciliation est non seulement possible, mais aussi inévitable, puisqu’il n’existe pas d’autre solution. Leur conviction est contagieuse. La conférence TED qu’ils ont donnée en 2024 (à visionner ici) est l’une des plus regardées du circuit.

Lors d’une escale cette semaine à Bruxelles pour présenter leur livre, ils ont expliqué que leur mission commune consistait à ouvrir des portes, dans les murs physiques entre les deux peuples mais aussi dans les murs d’ignorance réciproque. « L’ignorance engendre la peur qui elle-même engendre la haine », dit Maoz. Depuis un siècle, le conflit perdure entre juifs et arabes dans l’ancienne Palestine sous mandat britannique. Depuis un siècle, les deux parties se bercent d’une illusion mensongère, qui veut que la prochaine guerre sera la bonne, celle qui apportera enfin la sécurité et la liberté. Eux veulent « briser le cycle de morts et de vengeances, pour emprunter enfin le chemin de la paix », raconte l’Israélien.

Les deux auteurs réfutent toute suspicion selon laquelle ils ne seraient que des rêveurs utopistes, déconnectés de la réalité : « On tourne en ridicule notre naïveté et pourtant, nous sommes les réalistes », exposent-ils. « Nous savons que les bombes n’apportent pas la sécurité, que les murs ne protègent pas et que la guerre n’apportera la liberté à aucun des camps ». Ils ont raison et pourtant, ils sont bien rares à penser comme eux sur cette terre où, comme l’a écrit le grand poète palestinien Mahmoud Darwich, « si les oliviers connaissaient les mains qui les ont plantés, leur huile se transformerait en larmes ». Au Proche-Orient, pour continuer à croire en la paix, il faudrait sans doute que les doux rêveurs soient plus nombreux.



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Author : Luc de Barochez

Publish date : 2026-05-22 14:00:00

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