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Donald Trump ou l’esthétique du bulldozer : ce que ses grands travaux révèlent de lui

Donald Trump ou l’esthétique du bulldozer : ce que ses grands travaux révèlent de lui


Dans une autre vie, Donald Trump s’appelait John Baron. Planqué derrière ce pseudonyme de gentilhomme, le promoteur du Queens enfumait sans vergogne la presse américaine, tour à tour « porte-parole », « représentant » ou « vice-président » de son propre empire, la Trump Organization. Idéal pour raconter tout – et surtout n’importe quoi – à la place du vrai patron. Ce 6 juin 1980, Donald, aka John, décroche son téléphone pour une opération de com’ éclair. Le tout-New York bruisse du massacre architectural commis la veille à l’angle de la 56e rue et de la Cinquième Avenue. S’y dresse le mythique grand magasin Bonwit Teller, avec ses bas-reliefs de 1929, joyaux de l’architecture Art déco : deux nus féminins stylisés en mouvement, 4,5 mètres de haut chacun, disposés de part et d’autre de la façade, au niveau du 8e étage. La scène est sidérante : perchés sur un échafaudage, des ouvriers pulvérisent les œuvres à coups de marteaux-piqueurs. Les danseuses de calcaire s’effondrent, réduites en miettes. Ordre de Donald Trump. Le trentenaire vient d’acquérir l’édifice, qu’il veut abattre illico pour ériger là sa Trump Tower à 100 millions de dollars. Tant pis pour la promesse de don faite au Metropolitan Museum of Art. Aux journalistes médusés, « John Baron » assure que ces sculptures étaient « sans intérêt artistique ». Rendez-vous compte, leur dépose aurait coûté 32 000 dollars et retardé les travaux de dix jours ! Pas le temps de finasser. Et si ce carnage peut faire un peu de pub à la holding familiale, c’est tout bénéfice. Le trumpisme est né, sa boussole avec : la destruction pour esthétique.

Quarante-cinq ans plus tard, le président mégalo est en passe d’obtenir sa consécration : la salle de bal de ses rêves, en lieu et place de l’aile Est de la Maison-Blanche, aplatie en quatre jours par les pelleteuses à l’automne dernier, après 123 ans de bons et loyaux services. « La marque de fabrique de Trump, c’est la révolution. Il veut montrer qu’il n’est lié par rien, surtout pas le passé immédiat, observe Basile Baudez, maître de conférences en histoire de l’architecture à l’Université de Princeton. Le chantier de l’aile Est s’inscrit dans ce logiciel de destruction et d’appropriation. » Voilà qui n’est pas sans rappeler la politique du président, qui met un point d’honneur à démanteler les acquis de ses prédécesseurs : l’accord de Paris sur le climat, celui sur le nucléaire iranien, ou encore l’Obamacare, sans parler des coups portés à ses alliés d’hier, l’Europe en tête.

« Trump n’est pas un bâtisseur. C’est un démolisseur », argue le professeur Ian Garner dans un texte publié sur le site du Grand continent. Une politique de « destruction spectaculaire » destinée à générer toujours plus d’attention en mettant en scène des « rituels sacrificiels ».

La « méthode bulldozer »

La liquidation d’un pan entier de la Maison-Blanche en est assurément un. D’abord, le symbole : l’aile Est abritait le centre de visite, donc l’entrée du grand public. « Contrairement à l’Elysée, la Maison-Blanche n’est pas un palais, elle a été conçue comme un édifice assez modeste, rappelle Barry Bergdoll, professeur à l’Université Columbia. On parle d’ailleurs de la « Maison du peuple », une idée capitale dans la mythologie américaine. En supprimant cette aile, Donald Trump ferme la porte au peuple. » Ensuite, la manière : sur les ruines fumantes de l’East Wing – qui, accessoirement, servait de bureau aux Premières Dames -, les bétonnières n’ont pas chômé. L’armature du premier étage est déjà sortie de terre, envers et contre tous les usages, selon une pratique bien connue des promoteurs véreux : la « méthode bulldozer » ou le principe du fait accompli. La demande d’autorisation au Congrès ? Zappée. Les examens impératifs dans le cadre de la modification d’un bien fédéral historique ? Ignorés. L’affaire fait l’objet d’une féroce bataille judiciaire depuis que le National Trust for Historic Preservation a intenté une action contre l’administration. Par deux fois, un juge fédéral a donné raison à l’association, en mars et avril, ordonnant l’arrêt des travaux. Mais l’appel de la présidence a permis la reprise du chantier, en attendant le nouveau procès.

Le temps presse pour exaucer le vœu du 47e président des Etats-Unis qui, avant même de lancer les grands travaux, avait relooké le bureau Ovale avec quantité de bibelots dorés. D’autres, avant lui, ont changé le visage de la « Maison du peuple » : en 1902, Theodore Roosevelt supervise la création de l’aile Ouest, qui deviendra trente ans plus tard le siège du bureau Ovale ; Harry S. Truman y fait construire en 1948 le fameux balcon du deuxième étage de la « résidence exécutive » (le bâtiment principal), sous les huées des gardiens du « style grec classique ». Jimmy Carter ordonne en 1979 l’installation de panneaux solaires sur le toit, John Kennedy la création de la Roseraie moderne… convertie en terrasse pavée en août dernier.

Salle de bal, cour et grotesque

Mais Donald Trump est un maniaque du superlatif. Sa transformation à lui doit être la plus grande, la plus définitive. « On ne construira plus jamais un bâtiment comme celui-ci », fanfaronne-t-il. Un coup d’œil à la maquette du projet suffit à confirmer cette folie des grandeurs. La future aile Est occupera une place prédominante : 8 360 m2 au total, contre 5 110 pour la résidence exécutive. « Ce projet renverse totalement les proportions, commente Basile Baudez. Le président prétend rendre hommage à l’architecture classique. Or, dans les modèles de la Grèce et de la Rome antiques, le centre prime sur les périphéries. En doublant la taille d’une aile, on introduit un déséquilibre flagrant. Sur le plan politique, c’est tout aussi significatif : on déplace le centre de gravité de la résidence vers la salle de bal. Le point focal de la Maison-Blanche n’est donc plus dans la prise de décision politique mais dans le divertissement, la cour, le grotesque. »

Quoi de plus naturel, pour un homme devenu star à la faveur d’une émission de télé-réalité ? Un président ne devrait pas vivre sans salle de bal, Trump en est convaincu. A tel point qu’il en souhaitait même une à son pire ennemi, Barack Obama… à condition, bien entendu, d’en être le seul bâtisseur. Qu’à cela ne tienne : en 2010, le promoteur appelle David Axelrod, conseiller du président démocrate de l’époque. « Je construis des salles de bal, les plus grandes — vous pouvez demander à n’importe qui, mes salles de bal sont les plus grandes salles de bal », assure-t-il à Axelrod, qui a raconté l’anecdote au New York Times. « Vous organisez ces dîners d’Etat (…) dans ces petites tentes miteuses au fond du jardin. Laissez-moi construire une salle de bal modulaire que vous pourrez assembler pour vos dîners d’Etat, pour que ce soit plus présentable », poursuit-il. Fin de non-recevoir. Donald Trump compte bien savourer sa revanche en septembre 2028, date prévue d’inauguration de sa « Ballroom » qu’il ne rate pas une occasion d’évoquer. Depuis le début de l’année, le président en parle en moyenne tous les trois jours, c’est dire !

Quand Trump encense l’architecture fédérale, c’est un manifeste politique

Basile Baudez

Mais ses ambitions ne s’arrêtent pas au seuil de la Maison-Blanche. Tel le Roi Soleil, Trump veut imposer son style à travers une architecture officielle, prescrite dans un décret du 28 août 2025. Intitulé « Making Federal Architecture Beautiful Again », il stipule que « l’architecture classique et traditionnelle est privilégiée » pour l’ensemble des bâtiments fédéraux, conformément aux « formes, principes et vocabulaire de l’architecture de l’Antiquité gréco-romaine ». Curieuse injonction pour un homme qui a passé sa vie à bâtir des gratte-ciel d’acier et de verre ! Son projet de bibliothèque présidentielle à Miami, présenté en mars dernier, tient davantage de l’Empire State Building que du temple grec.

Eloge du « néogrec »

« Quand Trump encense l’architecture fédérale, c’est un manifeste politique, reprend Basile Baudez. Il fait référence à deux périodes. D’une part, les années 1830, où naît le premier vrai style national américain, le néogrec, sous la présidence d’Andrew Jackson. Trump n’a jamais caché son admiration pour cet homme, son portrait est accroché dans le bureau Ovale. Or, Andrew Jackson est l’une des figures clés de la conquête de l’Ouest, responsable de l’Indian removal act qui a conduit au déplacement forcé de dizaines de milliers d’Amérindiens. D’autre part, l’administration se réfère aux années 1920-1930, une des périodes les plus réactionnaires de l’histoire des États-Unis – grande marche du Ku Klux Klan, lois anti-immigration – marquée, en architecture, par le retour à l’ordre, en réaction au style moderne international. »

Haro sur le brutalisme d’après-guerre, éloge des colonnes, frontons et arcs de triomphe… version Caesar Palace. Ainsi se rêve Donald Trump, en empereur romain du XXIe siècle. Sa Rome s’appelle Washington. Pressé de mettre la ville au pas, le président a fait installer des bannières à son effigie sur les façades de trois ministères et rebaptisé le Kennedy Center – la célèbre salle de spectacles où Frank Sinatra, Aretha Franklin, Led Zeppelin et Lady Gaga se sont produits – en « Trump Kennedy Center ». L’initiative vient d’être déboutée par un juge fédéral le 29 mai.

Reste à Trump sa pièce maîtresse, nettement plus spectaculaire : le président veut édifier un Arc de triomphe à sa mesure : 250 pieds de hauteur, soit 76 mètres, un géant comparé à son cousin parisien, qui culmine à 49,5 mètres. « Il le surpasse largement », s’est félicité le président. A défaut de célébrer une victoire militaire, cette arche XXL, surmontée d’une statue de la liberté ailée et dorée de la tête aux pieds, rendra hommage à un seul homme : « Moi. Et ça va être magnifique », dixit Trump. Dans la même veine, le dirigeant républicain a scotché le journaliste de Fox News Jesse Watters au sujet de sa salle de bal : « Je construis un monument à ma propre gloire car personne d’autre ne le fera », lui aurait-il confié. « Cet aveu montre un président qui craint le jugement de l’histoire, estime Gabriel Wick, historien de l’art et enseignant à l’American University of Paris. Il réalise que ses accomplissements sont vides et destructeurs et veut façonner sa postérité. »

Quitte, une fois de plus, à piétiner le passé. Pire, à insulter une figure sacrée aux Etats-Unis : le soldat. Par sa taille et son emplacement, le colossal « Arc Trump » éclipsera ainsi le Cimetière d’Arlington, où reposent plus de 400 000 vétérans et leurs familles. « C’est un acte d’une violence inouïe, s’étrangle Gabriel Wick. L’arche coupera l’axe qui relie les monuments de la ville au cimetière d’Arlington, crée pour ‘recoudre’ symboliquement les deux parties du pays après la guerre civile. C’était une tentative de rétablir l’unité nationale. Trump veut rompre cette perspective. Que dire de plus ? »

Que Washington n’a peut-être pas encore tout vu. Un tabou demeure dans cette capitale sobre et horizontale par excellence, où la hauteur des bâtiments ne peut en aucun cas dépasser celle de l’obélisque du Washington Monument, 169 mètres de haut, en l’honneur du premier président des Etats-Unis. A quand une Trump Tower de 170 mètres ou plus ? Vladimir Poutine a bien autorisé la construction du plus haut gratte-ciel d’Europe, siège de Gazprom, à quelques kilomètres du centre historique de Saint-Pétersbourg, connu pour sa silhouette horizontale. Poutine l’a fait… car il le pouvait. Alors pourquoi pas lui ?



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Author : Charlotte Lalanne

Publish date : 2026-06-02 06:00:00

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