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Newcleo, la start-up franco-italienne qui fait le pari du nucléaire durable

Newcleo, la start-up franco-italienne qui fait le pari du nucléaire durable

Un dernier virage au bout d’une route sinueuse à flanc de colline, et la structure imposante de la centrale nucléaire de Brasimone se découpe au-dessus d’un lac artificiel aux eaux turquoise. Dans les années 2000, ce site reculé du nord de l’Italie devait servir à la recherche sur les combustibles. Tout était prêt, avant que le destin n’en décide autrement. Le 13 juin 2011, l’Italie votait, par référendum, sa sortie du nucléaire, quelques mois après l’accident de Fukushima. Le début d’un long hiver pour la filière.

Qunize ans après, le dégel s’opère enfin. L’Italie – comme la France – redécouvre les vertus de l’atome. A l’intérieur de la centrale de Brasimone, les ouvriers et les ingénieurs s’activent sans relâche. Newcleo, une start-up franco-italienne créée par l’entrepreneur à succès Stefano Buono, en a fait un centre de recherche pour ses futurs réacteurs refroidis au plomb, des machines de 4e génération que le groupe espère vendre par dizaines aux quatre coins de l’Europe.

Un calendrier ambitieux

Dans le hangar principal, la construction d’un « précurseur », un modèle de taille réduite alimenté à l’électricité – et non au combustible nucléaire – avance à grand pas. Prévu pour être mis en service avant la fin de l’année, il vise à démontrer la faisabilité du projet.

Essentiellement portée par des capitaux privés – 650 millions d’euros levés en Europe et une cotation imminente au Nasdaq -, Newcleo veut aller vite : livraison en 2032 d’une usine de fabrication de combustible Mox sur mesure à proximité de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube, mise en service en 2033 d’un petit réacteur modulaire (SMR) à puissance limitée de 30 mégawatts électriques (MWe) près de Chinon (Indre-et-Loire) puis, l’année suivante, réalisation d’un modèle de 200 MWe. Une tête de série prête à être répliquée. « Le temps de l’investisseur n’est pas celui de la recherche. Ces annonces sont trop ambitieuses, elles servent surtout à donner le change : dépenser de l’argent pour en demander à nouveau », commente un expert de l’énergie dubitatif.

« Nous avons des résultats. C’est pour cela que nous réussissons à lever des fonds. Selon une enquête annuelle publiée par l’Agence pour l’énergie nucléaire, nous sommes les deuxièmes au monde – derrière TerraPower – pour la maturité de notre réacteur rapide », rétorque Stefano Buono. Par ailleurs, l’Europe a besoin de solutions souveraines. En France, le gouvernement commence à peine à préparer la fermeture du cycle, c’est-à-dire l’arrivée d’un parc de réacteurs à neutrons rapides (RnR) capables de se passer d’uranium naturel. Mais ce rendez-vous technologique n’est pas attendu avant la fin du siècle. Un pari, compte tenu des tensions à venir sur les combustibles dès 2050.

« Si nous disposions aujourd’hui en France d’un parc de réacteurs refroidis au plomb et de la chaîne d’approvisionnement qui va avec, nous serions capables de produire de l’électricité pour des milliers d’années à partir des matières nucléaires que nous avons en stock », assure Cédric Barba, directeur des opérations de Newcleo. C’est là tout l’avantage du réacteur imaginé par la start-up : il puiserait dans nos stocks d’uranium appauvri et de plutonium pour fonctionner et produirait une partie de son carburant lorsqu’il est en activité. Une sorte de nucléaire durable incarné par Superphénix en son temps.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Newcleo embauche les anciens ayant travaillé sur ce réacteur. A l’image de Cosimo Garofalo, chef de chantier sur le site de Brasimone. Ce spécialiste n’a toujours pas digéré la fermeture de ce fameux RnR par la France en 1997 : « Un énorme gâchis industriel, même si cette technologie était complexe et chère en raison du choix de départ : celui d’un refroidissement au sodium ». Newcleo mise, pour sa part, sur un refroidissement au plomb. Une voie défendue notamment par le prix Nobel italien Carlo Rubbia, que Stefano Buono a côtoyé lors de ses études au CERN, le Conseil européen pour la recherche nucléaire.

Gérer la corrosion

« Notre solution cumule les avantages. Le plomb ne réagit pas chimiquement à l’eau ou à l’air, ce qui permet de simplifier le design et de rendre les réacteurs plus compacts. Notre cuve fonctionne à pression atmosphérique, ses parois sont donc bien plus fines que celle d’un modèle classique. Nous avons peu de circuits. Enfin, notre technologie est intrinsèquement sûre : le refroidissement par convection naturelle continue pendant tout type d’arrêt, même accidentel », détaille Cédric Barba.

« La difficulté principale avec le plomb, c’est la maîtrise de la corrosion. Même les Russes, qui développent depuis longtemps cette technologie, s’y cassent les dents », tempère un expert. Dans les entrailles de la centrale de Brasimone, Newcleo simule les effets de ce phénomène au fil du temps. « Lorsque la température de fonctionnement des réacteurs reste relativement basse, il n’y a pas de corrosion notable », explique Mariano Tarantino, directeur de la division Systèmes d’énergie nucléaire au sein de l’Agence nationale italienne pour les nouvelles technologies (ENEA). Ces derniers pourraient donc théoriquement entrer en fonction dès aujourd’hui. Mais l’objectif de Newcleo est de monter à terme la température de ses machines afin d’atteindre un rendement supérieur. A Brasimone, les chercheurs testent donc des alliages innovants pour lutter contre la corrosion. « Les premiers résultats sont encourageants », assure Mariano Tarantino.

Reste une difficulté : l’accès aux matières stratégiques que sont l’uranium appauvri et le plutonium. Sur cette question, Newcleo a fait chou blanc au Royaume-Uni. Mais la start-up a trouvé une oreille attentive en Slovaquie qui dispose de 1 500 tonnes de combustible usé en piscine. « Notre intention est d’étudier avec Orano le recyclage de ce fuel qui est de conception russe, d’en extraire le plutonium, de produire dans notre usine de Nogent-sur-Seine le combustible Mox dont nous avons besoin et de l’utiliser ensuite dans quatre réacteurs au plomb de notre conception », explique Cédric Barba.

La France elle aussi dispose de réserves convoitées. Mais l’Etat, qui doit donner son accord, tergiverse. Ce qui pousse Newcleo à recentrer une partie de son activité aux Etats-Unis. Outre-Atlantique, les autorités ont décidé il y a un an de mettre vingt tonnes de plutonium à disposition des entreprises qui s’engagent à le valoriser pour produire de l’énergie sur le sol américain. Newcleo fait partie des heureux élus. Le groupe, qui prévoit d’entrer au Nasdaq au second semestre 2026, a déjà passé un accord avec la start-up américaine Oklo, qui développe également des SMR. « Nous allons construire ensemble une usine multicombustible. Elle produira pour notre partenaire mais aussi pour une flotte de réacteurs Newcleo aux Etats-Unis », précise Cédric Barba.

De fait, la start-up franco-italienne, qui espérait fournir 60 réacteurs à l’Europe, dont 20 à l’Angleterre, a mis ses plans en pause outre-Manche. Elle prévoit désormais de construire une vingtaine d’installations… aux Etats-Unis. « Nous restons centrés sur L’Europe, assure Stefano Buono. Mais nous apprécierions un meilleur soutien financier ». Et le patron de rappeler quelques chiffres : « Notre projet en Slovaquie va coûter plus de 4 milliards d’euros. Or, quelques jours après le mea-culpa d’Ursula von der Leyen sur le nucléaire, la Commission a annoncé des ⁠garanties bancaires de 200 ‌millions d’euros pour stimuler les investissements dans les petits réacteurs modulaires. C’est trop peu ! »

Certes, le budget d’Euratom, l’organisme européen chargé de coordonner les programmes de recherche, a été relevé, mais il reste inférieur à 2 milliards pour la période 2021-2027. Par ailleurs, l’Allemagne préfère investir dans la fusion plutôt que dans de nouveaux réacteurs à fission. Malgré son réveil récent sur l’importance de cette filière, l’Europe du nucléaire tire encore à hue et à dia.



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Author : Sébastien Julian

Publish date : 2026-06-06 08:00:00

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