Quand on le croise dans les cocktails littéraires ou certaines salles de concert, il est toujours élégant, affable et rieur, parlant plus volontiers de Lou Reed ou des Kinks que d’Annie Ernaux – même si Jean-Pierre Montal est à sa manière un transfuge de (grande) classe, il n’en a pas les éléments de langage stéréotypés. Avoir une double casquette d’écrivain et d’éditeur est une chose courante dans le marigot littéraire. Etre également rockeur est bien plus rare – on n’aurait pas imaginé Philippe Sollers avec une Stratocaster. Branchez la guitare : bien que nous interviewons l’écrivain/chanteur dans un café de l’Odéon, il n’a rien d’un « fils de » du quartier.
Jean-Pierre Montal naît en 1971 à Saint-Etienne, comme Bernard Lavilliers avant lui. Sa mère est issue du monde ouvrier communiste stéphanois, son père vient du Cantal : « Il avait eu une enfance paysanne, ambiance La Guerre des boutons, avec des frondes et des sabots. Il avait un peu le vice du self-made man : il a fait grossir une petite entreprise de travaux publics. » Quand on grandit en périphérie de Saint-Etienne à l’époque, il n’y en a naturellement que pour les Verts : « J’avais le maillot, et mon père m’emmenait au stade Geoffroy-Guichard, où j’adorais l’ambiance. Je n’ai pas vu jouer la grande équipe, mais j’ai connu les débuts de Michel Platini. Il y avait des noms mythiques. Ici, à Saint-Germain-des-Prés, vous parlez de BHL comme d’une légende. Nous, nous avions Synaeghel ou Farison. Ces noms électrisaient la ville ! Les joueurs étaient très simples, ce qui me plaisait. Quand on punaisait dans sa chambre un poster de Jean-François Larios, on avait l’impression qu’on allait le croiser au PMU – et d’ailleurs, on l’y croisait ! Mais le foot m’a lâché assez vite, quand le rock a tout emporté. »
Initié à la pop par les Beatles ou Supertramp, il se passionne pour la presse musicale et la scène indépendante des années 80 (des Smiths à Sonic Youth en passant par The Pastels). Il plonge sur le tard dans la lecture grâce à L’Education sentimentale de Flaubert. Suivant de très vagues études, il n’a qu’une certitude : c’est à Paris que sa vie commencera. En 1992, il monte enfin à la capitale pour faire « une école de journalisme calamiteuse » entre deux concerts de Pavement et My Bloody Valentine. L’un de ses profs, Serge-Allain Rozenblum, lui trouve ses premières piges dans l’univers de la presse professionnelle, et plus précisément dans le transport routier : « J’ai été une grande plume du genre ! J’écrivais principalement dans L’Officiel des transporteurs. J’ai fait des reportages jusqu’en Pologne, en accompagnant des chauffeurs. Je renverrai tout le monde vers mon article mythique sur le marché des citernes ! » Il persévère dans le rock, mais la mode est aux raves et à la French Touch, auxquelles il ne comprend rien : « Aller me mettre les pieds dans la boue, non merci : j’ai toujours adoré les costards sixties. Quant à l’électro… La première fois qu’une copine m’a fait écouter Daft Punk, je lui ai dit que ça ne marcherait jamais. » Au fil des années, tout en continuant la musique sans percer, il bascule vers la publicité en collaborant avec Euro RSCG, puis Havas : « Je n’ai pas connu l’aspect le plus décadent de la pub, non ; mais des bouclages homériques, oui. Ainsi qu’une galerie de portraits assez géniale. »
En 2009, cet homme qui semble prendre la vie comme une flânerie se reconvertit dans l’édition en créant avec sa deuxième femme leur propre maison, Rue Fromentin. Il découvre Patrice Jean et connaît quelques succès de librairie, dont Les Intéressants de Meg Wolitzer et Les Débutantes de J. Courtney Sullivan, vendus chacun à 30 000 exemplaires. Après avoir laissé plusieurs manuscrits dans son tiroir, il se lance aussi comme écrivain avec un essai sur Maurice Ronet. Dans la foulée, il publie en 2015 son premier roman, Les Années Foch – Jean-Pierre Montal a alors 44 ans, âge auquel mourut Francis Scott Fitzgerald. Doit-il rattraper le temps perdu ? Il a depuis enchaîné les livres, avec notamment La Face nord (prix des Deux-Magots 2024). Son style se caractérise par une pudeur et une concision mêlant esprit et mélancolie. Son prochain roman à paraître fin août, La Peau neuve, portrait délicat d’une quinquagénaire divorcée, enchantera ceux qui se souviennent des livres d’Elizabeth von Arnim. Ayant entre-temps revendu Rue Fromentin, Jean-Pierre Montal a eu la chance de croiser sur sa route le dernier vrai seigneur de l’édition, Jean Le Gall. Depuis, ils travaillent ensemble au Cherche Midi et chez Séguier, publiant à la fois des textes pouvant atteindre le plus grand nombre (comme Le Splendid par le Splendid), et d’autres plus exigeants et souvent remarquables – rien que pour cette année, citons Antigone reine de Lolita Pille, Underdog de Bruno Marsan, L’Ensorcelé de Nicolas Chemla ou Nihilium de Mirwais, tous traités dans nos pages. Jean-Pierre Montal nous prie d’ajouter trois titres qui font sa fierté en tant qu’éditeur : la biographie en trois tomes de Franz Kafka par Reiner Stach (prix Médicis essai 2024), Le Chaos qui vient de Peter Turchin et Le Fou de Bourdieu de Fabrice Pliskin (qui vient d’obtenir le prix Roger-Nimier).
Et le rock dans tout ça ? L’ancien adolescent de Saint-Etienne a attendu d’entrer dans la cinquantaine pour trouver la bonne formule avec un groupe nommé Les Mercuriales en hommage aux tours jumelles de Bagnolet. Après un premier album fantastique, Les Choses m’échappent, que Les Mercuriales définissaient comme de la « country spaghetti », ils sortent L’Exil loin des slows, avec lequel ils ont essayé de mélanger Blood On The Tracks de Bob Dylan et Avalon de Roxy Music. Ami de longue date de Bertrand Burgalat, Jean-Pierre Montal a comme lui le goût des harmonies et des arrangements sophistiqués. Marqué par Présence humaine de Michel Houellebecq, il cherche à raconter des histoires dans des textes toujours ciselés qui évitent les jeux de mots navrants du Serge Gainsbourg ultime période : « L’écriture de chansons est un art à part, très sous-estimé. Je trouve que Dylan méritait son prix Nobel de littérature. En France, il faut à tout prix éviter le côté rive gauche, la chanson dite poétique. Feu! Chatterton par exemple, avec leur emphase, c’est une définition de l’horreur, tout ce qu’il ne faut pas faire dans des paroles. Quant à Bertrand Cantat, et je mets les polémiques de côté, il a toujours chanté lamentablement. Tout le monde aurait dû arrêter à vie dès 1989, quand Noir Désir avait sorti Aux sombres héros de l’amer. »
Pochette de l’album des Mercuriales « L’Exil loin des slows »
Musicien et écrivain distingué mais pas snob pour un sou, lecteur admiratif de Jean Mattern, Sigrid Nunez, Julia Deck ou Simon Liberati (« un styliste hors pair »), Jean-Pierre Montal est-il condamné à demeurer dans les marges ? Ce n’est pas son avis : « Je considère que ce que je fais est grand public ! En littérature, ce n’est vraiment pas pointu… Je raconte des histoires d’amour avec à chaque fois un point de départ simple. En ce qui concerne Les Mercuriales, je vais passer pour un type irréaliste mais ça me semble ultra accessible : c’est de la pop. » Puissent Les Mercuriales remplacer Feu! Chatterton sur les chaînes hi-fi d’un maximum de foyers français !
L’Exil loin des slows par Les Mercuriales. Le Pop Club Records, 24,99 €.
La Peau neuve paraîtra le 20 août chez Séguier.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-06-07 08:00:00
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