La victoire électorale du Brexit, le 23 juin 2016, fut interprétée par les Cassandre comme le début de la fin de l’Union européenne. Bien au contraire ! Dix ans plus tard, l’attractivité de l’UE n’a jamais été aussi forte. Une dizaine d’Etats, dont le plus vaste est l’Ukraine et le plus petit le Monténégro, se pressent à sa porte. D’autres réfléchissent à poser leur candidature (Islande, Norvège, Arménie). Les Britanniques, eux, s’interrogent sur leur retour. Qu’on le souhaite ou non, la Grande Europe est en marche. Mais le défi que les Vingt-Sept doivent gérer est immense.
Paradoxalement, c’est son adversaire le plus féroce, Vladimir Poutine, qui a redonné à l’Europe le souci de ses voisins. L’élargissement était une perspective à long terme ; avec l’invasion russe de l’Ukraine, il est devenu un impératif stratégique. La confrontation impitoyable ouverte par le Kremlin, conjuguée à la rivalité croissante avec la Chine et à l’hostilité affichée par l’Amérique trumpienne, oblige l’UE à reprendre la main sur son environnement si elle ne veut pas y laisser libre cours aux influences délétères de puissances inamicales.
L’attractivité de l’Union repose sur son marché unique, sa démocratie libérale, son Etat de droit, sa stabilité géopolitique. Beaucoup à sa périphérie rêvent de ces atouts. Candidates depuis 2022, l’Ukraine et la Moldavie doivent entamer leurs négociations avec Bruxelles le 15 juin, après que la Hongrie a levé son veto. Dans les Balkans, à qui l’UE a offert une perspective d’adhésion il y a 23 ans déjà, le Monténégro et l’Albanie sont quasiment prêts à rejoindre le club ; ce devrait être chose faite avant la fin de la décennie, selon la Commission européenne.
Ce n’est pas pour autant que l’élargissement est devenu populaire. Les sondages révèlent des préventions fortes en Allemagne, en France ou dans d’autres pays. Le souvenir de la difficile digestion du méga élargissement à l’Europe centrale, dans les années 2000, entretient l’euroscepticisme. La montée des inquiétudes identitaires y contribue aussi, sans oublier des préoccupations plus terre à terre, comme les craintes de concurrence de produits agricoles à bas prix ou de la pression sur les salaires que pourrait générer l’arrivée d’une main-d’œuvre bon marché.
Par ailleurs, chaque adhésion complique la prise de décision au sein de l’UE, dans les domaines où l’unanimité est la règle – fiscalité, politique étrangère et défense notamment. Une solution pourrait être de généraliser les votes à la majorité qualifiée, afin de fluidifier les arbitrages. Mais plusieurs Etats excluent de renoncer à leur droit de veto. L’ancien Premier ministre italien Enrico Letta a suggéré une astuce : qu’un veto ne puisse être pris en compte que s’il est invoqué par trois Etats simultanément. Cela éviterait qu’un seul pays exerce un pouvoir de blocage contre la volonté de tous les autres. Il faudrait quand même modifier les traités.
Reste le plus difficile : comment faire coïncider l’urgence géostratégique avec la longueur des délais nécessaires pour qu’un pays soit prêt à adhérer ? Attendre un quart de siècle, c’est risquer de perdre les candidats ; aller trop vite, c’est déstabiliser l’Union. Pour sortir de l’impasse, l’Allemagne et la France ont proposé le 4 juin à leurs partenaires une « intégration graduelle » des pays candidats. Avant l’adhésion formelle, ceux-ci seraient invités, en fonction de leurs mérites propres, à bénéficier de certains programmes communautaires comme Erasmus (échange d’étudiants) ou Horizon (recherche et développement), à assister aux réunions sans droit de vote, puis à participer au marché intérieur. Le « tout ou rien » serait remplacé par le « petit à petit ». Au lieu d’être un préalable toujours repoussé, l’adhésion viendrait en fin de processus. Cela ne réjouit pas les candidats, et cela ouvrirait la voie à une Union à plusieurs vitesses. Mais laisser la question de l’élargissement en jachère n’est pas dans l’intérêt de l’Europe, qu’elle soit petite ou grande.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-06-10 05:00:00
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