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Une histoire fort peu crédible » : l’historien Claude Quétel contredit le film « Les Goûteuses d’Hitler

Un an avant sa mort en 2014, Margot Woelk, une très vieille dame de 95 ans, veuve depuis vingt-trois ans, raconte qu’elle aurait été contrainte et forcée de goûter les plats de Hitler dans la crainte qu’ils soient empoisonnés. Voilà qui illustrerait bien la très réelle paranoïa du Führer mais la vraisemblance s’arrête là. Elles auraient été rien moins que quinze (!) pour cet office et elle seule aurait survécu, ses quatorze compagnes ayant été aussitôt fusillées par les soldats soviétiques.

Lorsque j’ai rédigé « mon » Hitler (1), j’ai écarté ce témoignage de ma documentation, comme je l’avais déjà fait pour ma contribution à Une journée avec (« Une journée avec Hitler au Berghof » (2)). Non que je dédaigne la petite histoire qui bien souvent éclaire la grande, mais parce que cette histoire me paraissait et me paraît toujours fort peu crédible.

Et les invraisemblances de s’accumuler : cet imposant bataillon de goûteuses n’aurait exercé qu’au Wolfsschanze ! Pas au Berghof où Hitler se gavait de gâteaux lors de ses immuables après-midi au Teehaus. Quand on goûte pour le poison, on doit le faire partout où le roi ou le tyran mange ou boit quelque chose. Ce serait beaucoup trop lourd à gérer pour un Hitler qui se déplace sans cesse et d’ailleurs, à la Cour du Roi Soleil, cette fonction est beaucoup plus honorifique que pratique et à ce titre très recherchée par les courtisans. Il suffira que le dictateur du IIIe Reich se trouve dans un périmètre de sécurité férocement surveillé et contrôlé, à commencer par les allées et venues et l’approvisionnement (les fruits et légumes qui parviennent au Wolfsschanze et qui sont la base de l’alimentation de Hitler proviennent des serres personnelles de son âme damnée, Martin Bormann).

Passé de mode

Quand il fait l’objet d’une tentative d’assassinat le 20 juillet 1944 au Wolfssschanze, c’est un attentat à la bombe, comme ce fut déjà le cas le 8 novembre 1940 à Munich. Le poison dans la soupe, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît et, si l’on ose dire, passé de mode. Hitler y pense certainement tant il redoute de disparaître prématurément, avant d’avoir pu accomplir sa mission de rédempteur de l’Allemagne. Cependant, il s’est persuadé que la Providence veille sur lui comme lui prouve l’attentat manqué du 20 juillet.

Ce qui plus est, celui que son entourage immédiat dénomme avec dévotion « le chef » accorde une entière confiance à ses cuisinières personnelles lesquelles sont ses vraies goûteuses. Longtemps il s’est contenté des assiettes végétariennes que lui servaient les cuisines de la Chancellerie, du Berghof ou du Wolfsschanze, à preuve qu’il n’y avait pas une grande suspicion sur le chapitre de sa nourriture. Mais voilà qu’en mai 1943, il exige une cuisinière personnelle, non pas par mesure de sécurité mais parce qu’il trouve que ce qu’on lui donne à manger n’est pas bon et lui occasionne des maux d’estomac ! Il recrute alors une diététicienne renommée à Vienne, Marlene von Exner. Cette jeune femme de 26 ans lui a été personnellement recommandée par Ion Antonescu, le dictateur de la Roumanie. Jamais végétarien ne fut plus satisfait de ce qu’on lui servit. Mais les services de sécurité veillent sur le Reich en général et sur le Führer en particulier. Ils ont fini par découvrir quelques mois plus tard que la grand-mère maternelle de sa cuisinière était juive. A son sincère regret, Hitler doit congédier celle-ci, non sans lui assurer des garanties pour son avenir immédiat. « Je ne peux établir une règle pour moi-même, et une pour les autres », a-t-il déclaré avec emphase à son entourage.

Et Hitler de veiller personnellement au recrutement de sa nouvelle cuisinière. Pour ce rôle de confiance et qui ne suppose aucun refus, ce sera Constanze Manziarly, 24 ans, encore une Autrichienne. Elle demeure avec le Führer jusqu’à son suicide le 30 avril 1945 dans le sinistre Führerbunker. Elle lui a préparé son dernier repas.

Aucune mention de Traudl Junge

Dans les lettres que Marlene et Constanze écrivent à sa famille, il n’est fait nulle mention de la présence de goûteuses. Il en va de même pour Traudl Junge, la seule secrétaire personnelle qui sera présente, elle aussi, jusqu’au dernier jour du dictateur. Quelque peu désœuvrée au Wolfsschanze où le « chef » dicte peu, elle aide et apprend en même temps aux côtés de la cuisinière du Führer. Sans cesse à l’affût des potins du lieu, elle n’aurait pas manqué de relater dans ses précieux Mémoires (qui ont inspiré le film La Chute avec la magistrale interprétation de Bruno Ganz), la fonction grand-guignolesque de quinze goûteuses opérant au sortir des cuisines!

Bref, on ne trouve ces fichues goûteuses que dans cet interview univoque et affreusement tardif, paradoxalement certifié par le mauvais roman qui l’a suivi, La Goûteuse d’Hitler (Albin Michel), et le film, Les Goûteuses d’Hitler, tout aussi calamiteux, qui en a été tiré et paraît actuellement dans les salles sous le label aguicheur d’ »histoire vraie ».

1) Perrin, 2026.

2) Sous la direction de Franz-Olivier Giesbert et Claude Quétel, Perrin, 2016.

*Claude Quétel est historien et ancien directeur scientifique du Mémorial du Caen.



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Publish date : 2026-06-10 10:00:00

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