L’Express

Détroit de Taïwan : le passage maritime qui pourrait faire vaciller le monde


A croire que cela tourne à l’obsession. Chaque année, les exercices militaires chinois simulant un encerclement de Taïwan deviennent plus réalistes… et menaçants. Lors de l’opération « Mission Justice 2025 », fin décembre, une trentaine de navires de guerre et de garde-côtes entourent l’archipel, soutenu par 130 avions et drones. Le lendemain, les tirs réels s’enchaînent. Jamais des roquettes n’étaient tombées aussi près de l’île principale, au large des ports de Keelung (nord) et Kaohsiung (sud-ouest).

Les Taïwanais redoutent désormais que Pékin, qui considère leur territoire comme sien et s’est juré de le « réunifier » avec le continent, ne déclenche un véritable blocus. Une hypothèse jugée bien plus crédible qu’une invasion. Selon la plupart des experts, la Chine n’est en effet pas prête pour une attaque amphibie, d’une complexité inouïe. Un débarquement nécessiterait des centaines de milliers de soldats et une coordination étroite entre des forces navales, aériennes et terrestres qui n’ont pas combattu depuis 1979 (contre le Vietnam). La flotte devrait d’abord traverser sous le feu taïwanais un détroit aux eaux agitées, que les marins chinois de l’ère Qing appelaient le « fossé d’eau noire » – un dicton avertissait alors que « sur dix qui partent, six meurent ». Elle ne pourrait guère compter sur ses sous-marins, faute de profondeur (60 mètres en moyenne). Ensuite, les seuls lieux de débarquements – une douzaine de plages étroites – seraient farouchement défendus.

Un blocus coûterait 5 000 milliards de dollars

Un blocus exploiterait en revanche la grande faiblesse de Taïwan : l’île importe la quasi-totalité de son énergie, dont d’immenses quantités de gaz naturel liquéfié. En cas de crise durable, le territoire serait paralysé en quelques semaines. A commencer par le leader mondial des semi-conducteurs, TSMC, qui pèse plus de 40% de la Bourse taïwanaise. L’onde de choc se répercuterait sur toute l’économie mondiale, tant Taïwan occupe une place centrale dans les chaînes d’approvisionnement.

Au total, un blocus, suivi de sanctions, entraînerait une perte de 5 000 milliards de dollars la première année, soit 5 % du PIB mondial, selon Bloomberg. L’île fabrique en effet plus de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète.

Le secteur de l’électronique et de l’informatique serait frappé de plein fouet, comme l’automobile, tandis que la révolution de l’IA serait coupée dans son élan. Une telle crise fermerait aussi l’une des principales routes maritimes du globe : large de 130 à 200 km, le détroit voit transiter plus de 20% du commerce maritime mondial. Obligées d’emprunter des routes plus longues, les compagnies de fret seraient lourdement pénalisées. Le Japon et la Corée du Sud, dont les chaînes électroniques sont imbriquées avec celles de Taïwan, souffriraient aussi, de même que l’Asie du Sud-Est, l’UE et les Etats-Unis. Paradoxalement, après Taïwan, c’est la Chine, grand importateur de semi-conducteurs taïwanais, qui serait la plus touchée (-8,9 % de son PIB en un an, selon Bloomberg). La facture serait encore plus lourde si Washington ripostait par un contre-blocus visant ses ports.

Plutôt qu’un blocus, la Chine pourrait recourir à une stratégie plus ambiguë, en décrétant une quarantaine. Le principe ? Des dizaines de bateaux de garde-côtes bloqueraient les accès aux ports de l’île avec des mesures d’inspection de navires, sous prétexte d’un contrôle sanitaire. Pékin évoquerait une opération de police intérieure, plus difficile à qualifier d’acte de guerre, ce qui compliquerait la réaction de Taïwan et de ses partenaires. Preuve que la Chine s’entraîne à ce scénario, elle a organisé en juin dernier une « opération spéciale de police maritime » à l’est de Taïwan, au cours de laquelle elle dit avoir inspecté près de 200 navires.

« Saturer l’espace maritime de navire civils »

Autre possibilité, mettre à contribution des bateaux de pêche cornaqués par l’armée. Fin décembre, quelque 2 000 embarcations se sont ainsi regroupées dans la mer de Chine orientale, au nord-est de Taïwan. « Avant d’envisager un blocus militaire, Pékin pourrait saturer l’espace maritime de navires civils, afin d’empêcher tout mouvement vers et depuis Taïwan », avance Kieran O’Leary, directeur du rensignement et de l’analyse au cabinet Emergent Risk International.

Xi Jinping ira-t-il jusqu’au bras de fer avec Washington ? C’est peu probable à court terme. « La crise du détroit d’Ormuz devrait inciter les Chinois à la prudence, car elle a prouvé que tout blocus entraîne un risque d’escalade, estime Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l’institut Montaigne. On voit mal les Taïwanais accepter de se laisser étouffer sans rien faire, et les Etats-Unis ne pas leur apporter de soutien logistique. Une telle opération pourrait donc conduire à ce que les Chinois redoutent le plus : un conflit long ». « Taïwan utiliserait sans doute des mines marines, ainsi que des drones aériens, navals et sous-marins, confirme Ou Si-fu, chercheur à l’Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationales, à Taipei. Objectif : perturber les opérations chinoises et inciter d’autres pays, comme les Etats-Unis ou le Japon, à nous aider. »

Or « l’empereur rouge » veut éviter tout remous jusqu’à son élection pour un quatrième mandat, lors du 21e congrès du Parti communiste chinois (PCC), à l’automne 2027. « Il ne tentera rien jusqu’à la présidentielle taïwanaise, en janvier 2028. Ensuite, selon l’issue du scrutin, on verra si le curseur se déplace vers une option coercitive – si le Parti Démocrate progressiste [DPP], au pouvoir depuis 2016 et adepte d’une ligne ferme avec Pékin, le conserve – ou vers une reprise des échanges entre les deux rives, si le parti d’opposition Kuomintang [KMT], favorable au dialogue avec la Chine, l’emporte », résume Mathieu Duchâtel.

La Chine noyaute la société taïwanaise afin que Taïwan capitule sans combattre. Cette menace est plus immédiate qu’un blocus ou un débarquement

Ou Si-fu, Chercheur à l’Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationales

En pleine guerre froide, l’option de la guerre nucléaire

Pour l’heure, pas question pour Xi Jinping de revivre une confrontation avec l’Amérique, même si le rapport de force s’est rééquilibré. Dans les années 1950, deux crises entre Pékin et Washington mirent la zone au bord du chaos atomique. A la suite de leur défaite contre les troupes communistes de Mao Zedong, les nationalistes de Tchang Kaï-chek, repliés à Taïwan depuis 1949, contrôlent aussi une poignée d’îles bordant la côte chinoise. En septembre 1954, la République populaire commence à bombarder Kinmen, puis s’empare en janvier 1955 de Yijiangshan, un îlot rocheux, dont le commandant défait se suicide à la grenade.

Après la perte de ce rempart, près de 30 000 combattants et civils évacuent les îles Dachen, toutes proches, avec l’aide de la VIIe flotte américaine. La crise monte encore d’un cran : le 15 mars, le secrétaire d’Etat John Foster Dulles déclare que les Etats-Unis sont prêts à employer des armes nucléaires tactiques. Le lendemain, le président Eisenhower confirme que, contre une cible militaire, il ne voit « aucune raison pour que [celles-ci] ne soient pas utilisées comme on utiliserait une balle ». Fait notable, c’est pendant cette crise que Mao décide de lancer son programme nucléaire. Après une période de relative accalmie, Pékin reprend un bombardement intensif de Kinmen en août 1958. De son côté, Washington apporte un soutien logistique et militaire à Taïwan. A nouveau, plusieurs haut gradés poussent pour l’utilisation de l’arme nucléaire contre la Chine, comme l’a révélé le New York Times en 2021. Eisenhower refuse.

La troisième crise majeure éclate à l’été 1995. En représailles à la visite du président taïwanais Lee Teng-hui aux Etats-Unis, la Chine déclenche des tirs de missiles et des exercices militaires dans le détroit, qui s’intensifient en mars 1996, à la veille de la première élection présidentielle taïwanaise au suffrage direct. Bill Clinton envoie deux porte-avions au large de Taïwan – le plus important déploiement militaire américain en Asie depuis la guerre du Vietnam. Une humiliation pour Pékin. Et un déclic : la Chine comprend qu’il lui faut des armées capables de tenir à distance l’US Navy.

Quarante ans plus tard, elle entend dicter ses règles sur le dossier de Taïwan. Et exerce pour cela une pression tous azimuts. En plus du harcèlement militaire constant, le Front uni, un appareil tentaculaire du PCC, multiplie les opérations d’influence : il soutient les élus locaux favorables à un rapprochement, infiltre les communautés d’affaires, subventionne des influenceurs. Et participe aussi aux opérations de désinformation et de guerre cognitive. Le message ? La « réunification » est inéluctable, les Etats-Unis abandonneront Taïwan. « Tout est fait pour décrédibiliser le gouvernement du DPP, afin de donner aux Taïwanais un sentiment d’insécurité et les convaincre de voter pour le KMT, dans le but d’éviter une guerre », souligne Jean-Pierre Cabestan, chercheur à l’Asia Centre de Paris. En avril, à Pékin, Xi Jinping a d’ailleurs reçu la présidente du Kuomintang, Cheng Li-wun – première rencontre entre des chefs du PCC et du KMT en dix ans. « La Chine, par des moyens pacifiques, noyaute la société taïwanaise, notamment notre Parlement, afin que Taïwan capitule sans combattre. Cette menace est plus immédiate qu’un blocus ou un débarquement », alerte le chercheur Ou Si-fu.

Le Front Uni insiste aussi sur la culture commune qui unirait les deux rives. La réalité historique, et surtout politique, est plus complexe, tant l’île a connu des influences diverses. Les premiers habitants, des Austronésiens – dont descendent les aborigènes taïwanais – arrivent du continent chinois au Néolithique. Côté Européens, les Portugais cartographient le détroit dès les années 1540 — ils baptisent l’île Ilha Formosa (« belle île »). Mais ce sont les colonisateurs hollandais qui, pour cultiver la canne à sucre et le riz, déclenchent au XVIIe siècle les premières migrations massives de paysans chinois. L’île est ensuite conquise par la dynastie Qing en 1683, puis colonisée par les Japonais de 1895 à 1945, avant d’être administrée par la République de Chine de Tchang Kaï-Tchek. Aujourd’hui, 63 % des habitants se considèrent comme Taïwanais, 31 % se disent à la fois Taïwanais et Chinois, et seuls 2,5 % revendiquent une identité chinoise.

Parallèlement, la Chine tente de décourager le soutien américain à Taïwan, agitant le spectre d’un « conflit » avec les Etats-Unis. Avec un certain succès : de retour de sa visite à Pékin, en mai, Donald Trump, a gelé une vente d’armes de 14 milliards de dollars à Taipei. Le risque ? Que Pékin dispose à l’avenir d’un droit de regard sur toute livraison d’équipement militaire à Taïwan, dont l’absorption par la Chine aurait des conséquences géopolitiques incalculables. Une démocratie sinophone vivante disparaîtrait et l’architecture de sécurité de la région serait bouleversée. Taïwan fait partie de la « première chaîne d’îles », qui va du Japon à Bornéo, compliquant l’accès de la Chine à l’océan Pacifique. Sa chute menacerait le Japon, les Philippines et la Corée du Sud. Et fragiliserait la présence américaine dans l’Indo-Pacifique. Certes, leur Stratégie de sécurité nationale prévoit de « repousser toute agression, où qu’elle survienne, dans la première chaîne d’îles ». Mais est-il certain que les Etats-Unis interviendraient, au moins pour escorter des bateaux de ravitaillement ou instaurer un pont aérien ? « Taïwan est à 9 500 miles [de nous] » et à seulement « 68 miles de la Chine », avait lâché le candidat Trump en 2024, laissant planer un doute sur sa détermination à défendre l’île.



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Author : Cyrille Pluyette

Publish date : 2026-07-08 15:00:00

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