L’Express

De Hamlet à Cyril Hanouna : ce que le Trivial Pursuit dit du déclin de la culture G

Alors que les jeux de société font un tabac, certains d’entre eux et le succès qu’ils rencontrent en disent long sur leur époque. Cet été, L’Express décrypte des jeux cultes, de l’abaissement de la culture générale que révèlent les questions du Trivial Pursuit au fil des éditions, au retour du réalisme en géopolitique avec Risk, en passant par les mutations de la mondialisation (Richesses du Monde) et le backlash contre le politiquement correct avec Blanc-manger Coco, devenu incontournable à l’heure de l’apéro. Vous apprendrez aussi pourquoi le vénérable Monopoly valide la stratégie de Donald Trump et permet d’éclairer son élection.

L’honnête homme des années 1980 devait savoir dans quel château Shakespeare situe l’action d’Hamlet (Elsingor), le nom du supérieur de Louis de Funès dans Les Gendarmes (Michel Galabru) et l’alcool qui constitue la base d’un Bellini (le champagne). Avec ses boîtes bleues ou jaunes, ses couleurs de cases synonymes de thématiques (vert pour science et nature, orange pour sports et loisirs…), le Trivial Pursuit a été le jeu phare des baby-boomers désireux d’étaler leurs connaissances autant que leur nouvel appareil à raclette.

Les débuts relèvent de la légende. Il était une fois deux journalistes canadiens qui, lassés par un Scrabble incomplet, décidèrent en 1979 de donner au « trivia », ces quiz portant sur des informations sans utilité immédiate, sa forme canonique. Baptisé « Quelques arpents de pièges » au Québec, le jeu est chez nous d’abord commercialisé sous le nom de Remue-méninges, avant de connaître un succès fulgurant en tant que Trivial Pursuit. A la fin des années 1980, il se vendait dans le monde un exemplaire toutes les trois secondes. La chanson de Renaud, Triviale poursuite, consacre le phénomène. Il faut dire que notre pays a un rapport particulier à la « culture G », longtemps sésame pour accéder aux grandes écoles ou à la fonction publique, aujourd’hui fustigée comme un instrument de domination sociale. C’est également la France qui a donné le surnom de « camemberts » aux jetons que l’on remporte, terme qui s’est imposé dans le monde entier.

Oui, mais voilà, même les icônes prennent la poussière. Avec ses parties interminables, son grand plateau et son élitisme assumé, le Trivial a tout d’un anachronisme. « Les jeux populaires doivent aujourd’hui êtres plus légers, plus accessibles » confirme Justine Pedder, cheffe de groupe jeux et jouets chez Fnac Darty. Du côté d’Hasbro, qui a racheté les droits en 2008, on ne cache donc pas un ravalement de façade. « On a accéléré les parties », explique Pierre-François Periquet, dirigeant chez Hasbro France.

« Tout le monde est un expert »

Dans la toute fraîche version 2026, on découvre une case « vol » qui permet de répondre à la question d’un autre joueur. L’éditeur a aussi misé sur des versions thématiques plus intemporelles, comme la gastronomie, le vin ou les années 1980, ainsi que sur des franchises comme Harry Potter permettant de ramener un nouveau public. Exit la version « Master », la plus ardue, ainsi que la version originelle « Genus », trop associée dans l’imaginaire collectif au terme « genius ». Sur la boîte de cette édition, on retrouve un simple slogan, « Tout le monde est un expert », qui fleure bon la démagogie.

Au fil des années et des versions, la culture classique a cédé le pas à la pop culture, et les QCM, plus propices au hasard, se sont multipliés. Nous avons personnellement dû, dans la catégorie marron (arts et littérature), répondre à des questions sur Kad et Olivier et même sur… Cyril Hanouna. Nous avons aussi vu un jeune collaborateur nous expliquer qu’il n’avait pas la « ref » sur le point commun entre Henri Cartier-Bresson et Robert Capa. Difficile de ne pas être saisi d’un spleen finkielkrautien en assistant à ce déclin sapio-ludique. Mais pour le jeu, c’est le prix à payer afin de survivre à l’heure où la culture générale, censée offrir un socle commun (les grands écrivains, les grandes œuvres, les tubes générationnels…), se communautarise et se segmente.

Selon Hasbro France, les ventes annuelles du Trivial Pursuit se situent désormais entre 50 000 et 70 000 exemplaires pour une année de sortie d’un nouveau jeu, entre 15 000 et 30 000 sinon, très loin du million dépassé à la fin des années 1980. Il a face à lui des concurrents plus « funs ». Lancé en 2016 par des Lyonnais, Tu te mets combien ?, alias « TTMC », fait fureur. Sur une échelle de 1 à 10, on doit auto-évaluer son niveau à une thématique précise avant de répondre. Un « Trivial Pursuit pour les nuls » mélangeant ambiance apéro et questions parfois farfelues, bien dans l’air du temps. Mais qui retrouve-t-on cet été sur la couverture de Télérama consacrée à la « culture G » ? Ce sont bien nos mythiques camemberts multicolores, rétifs à toute date de péremption.

>> Découvrez l’épisode 2 de notre série d’été le vendredi 31 juillet



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-07-24 14:00:00

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