L’Express

Pascal Bruckner : « Xenia Fedorova aurait dû être remerciée depuis sept ans… »

Figure des positions pro-russes au sein des médias de Vincent Bolloré (CNews, Le JDD), Xenia Fedorova est doublement frappée d’un arrêté d’expulsion et d’un gel de ses avoirs. Alors que les soutiens de l’ancienne patronne de RT France dénoncent une atteinte à l’Etat de droit et à la liberté d’expression, Pascal Bruckner prône depuis longtemps cette mesure au nom même du libéralisme.

Pour L’Express, l’écrivain et intellectuel, par ailleurs très engagé sur le dossier Grasset, explique pourquoi une démocratie n’a pas à tolérer « la porte-parole d’un régime ennemi qui nous a déclaré la guerre en 2014 », et assure que le « libéralisme n’est pas le masochisme ». Plus largement, il décrypte le virage pro-russe de Vincent Bolloré et assure que la baisse des audiences de CNews doit beaucoup au fait que cette chaîne serait devenue « la Pravda à Paris ».

L’Express : La France doit-elle expulser Xenia Fedorova, accusée d’être une propagandiste du Kremlin dans les médias de Vincent Bolloré ?

Pascal Bruckner : Oui et il est temps. Cette dame aurait dû être remerciée depuis au moins sept ans. Il faut croire qu’elle bénéficiait au sein de l’appareil d’État d’appuis suffisamment forts voire de complicités pour éviter l’expulsion. Le 22 juillet, elle avait cru pouvoir souffler car elle échappait aux sanctions européennes. Mais les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères ont finalement tranché. Le vrai scandale n’est pas son éviction mais la date tardive de cette éviction. Seule une démocratie faible tolère en son sein la porte-parole d’un régime ennemi qui nous a déclaré la guerre en 2014 au Sahel et promet chaque soir, par la voix de ses propagandistes, de réduire Paris, Londres ou Berlin en cendres. Sur l’Ukraine, le président Macron a tergiversé au départ mais depuis trois ans il est impeccable à ce propos. Kiev défend l’Europe et nous défend de la barbarie russe.

Vous aviez, dès avril dans Die Welt, dépeint Xenia Fedorova comme étant la « voix de Poutine », tout en qualifiant son employeur Vincent Bolloré d' »homme de paille » du président russe. Ses médias accueillent d’autres figures pro-russes comme Philippe de Villiers, Erik Tegnér ou des anciens de RT France. Comment comprendre ce virage du milliardaire breton ?

Je connais à peine Vincent Bolloré, je ne partage pas son christianisme ostentatoire et le renvoi de Grasset d’Olivier Nora, applaudi par toute la presse du milliardaire, m’a révolté comme tous mes camarades de la maison. Mais peut-être y a-t-il dans toute cette histoire une tragédie intime dont un romancier ou un cinéaste dans la veine de John le Carré s’emparera peut-être un jour. Dans Splendeurs et misères des courtisanes (1832), Balzac consacre un chapitre entier aux amours du baron de Nucingen et de la demi-mondaine Esther, par ailleurs amoureuse de Lucien de Rubempré : à combien l’amour revient aux vieillards demande Balzac ?

Dans le cas de Vincent Bolloré, qui est milliardaire, ce n’est pas l’argent qui est en jeu mais peut-être sa lucidité : comment a-t-il pu croire, sous l’influence de sa « protégée », que la société russe, en pleine décadence depuis vingt ans, minée par la violence, l’alcool et la prostitution, allait « sauver » l’Occident qu’il aime à décrire en plein « effondrement civilisationnel » ?

De même Vincent Bolloré préfère détruire Grasset et affaiblir le groupe Hachette plutôt que de laisser à sa tête un éditeur compétent, unanimement reconnu, qui maintenait sa maison à l’équilibre. Sans parler du semi-fiasco de La Légende de Boualem Sansal qui devait vendre 500 000 exemplaires et en est à moins de 50 000 malgré un budget publicitaire colossal, un demi-million d’euros. Kidnappé une première fois par la junte algérienne, Boualem Sansal l’a été une seconde fois par l’équipe Bolloré qui a utilisé cet homme fragile, épuisé par un an de cachot, pour régler des comptes internes avec l’Élysée et Olivier Nora.

Xenia Fedorova a échoué dans sa mission d’infiltration en France. Sera-t-elle sanctionnée à son retour à Moscou, jetée en prison ? Va-t-elle demander l’asile politique à notre République honnie dans un retournement hautement romanesque ? Une rumeur venue des proches d’Emmanuel Macron suggère qu’elle avait un statut d’agent double. Vrai, faux, pure spéculation ?

Mais une expulsion de Xenia Fedorova n’est-elle pas contradictoire avec les principes libéraux dont nous nous targuons ? Canal+ et Lagardère ont dénoncé une « atteinte particulièrement grave à la liberté d’expression ». Le juriste Jean-Éric Schoettl a, dans Le Figaro, critiqué un « Etat de droit à géométrie variable », rappelant que des propagandistes islamistes ou pro-régime iranien ne sont pas menacés par une telle mesure…

Jean-Éric Schoettl a raison : nous tolérons trop d’imams radicaux, trop de mosquées aux prêches ouvertement antisémites ou antioccidentaux, et l’extrême gauche manifeste une tolérance outrancière envers ces courants. Tout de même : l’imam Mahjoub Mahjoubi a été remercié en 2024 et a dû regagner la Tunisie pour avoir tenu des propos contre les femmes et la République et lancé des appels à la haine, à la discrimination et au djihad. Et la justice administrative a rejeté la demande en annulation de l’expulsion de Mohamed Tataïat, ancien imam de la grande mosquée de Toulouse le 10 Juillet.

Atteinte à la liberté d’expression, dites-vous ? Une question : pourquoi Elisabeth Lévy a-t-elle été écartée de CNews pour avoir jugé antisémite un article dans Le JDD, qui attaquait le groupe des auteurs Grasset sur WhatsApp ? Pourquoi l’ex juge d’instruction Philippe Bilger, 83 ans, a-t-il du jour au lendemain disparu des écrans de cette chaîne parce qu’il avait osé mettre en doute l’innocence de Nicolas Sarkozy ? Quant à Xenia Fedorova, adepte de la « liberté d’expression », elle n’a pas hésité un instant à obtenir la tête du général Bruno Clermont qui avait osé lui faire remarquer que la Russie ne gagnait pas la guerre en Ukraine. Sans oublier le jeune journaliste Victor Eyraud, ancien de Valeurs actuelles, qui affirme avoir été licencié d’Europe 1 pour lui avoir déplu. Madame Fedorova, forte de son statut de protégée du patron, faisait la pluie et le beau temps dans la chaîne. Elle est allée trop loin.

La République est bonne mère mais vient un moment où la coupe est pleine : le libéralisme n’est pas le masochisme et il ne recommande pas comme les Évangiles de tendre la joue gauche après avoir été frappé sur la droite. L’intelligence avec l’ennemi est un crime contre la sécurité nationale. En France, depuis la révolution, au contraire des Etats unis, nous avons opté pour une liberté d’expression qui n’est pas sans limites : le discours de la haine, l’apologie du terrorisme, le soutien sans nuances aux régimes autoritaires qui cherchent à déstabiliser notre gouvernement sont interdits. Il faut défendre la démocratie contre les ennemis de la liberté qui se drapent dans nos principes pour nous saborder de l’intérieur.

Il y a vraiment un parfum de Munich en ce moment.

Vous-même êtes un libéral et, jeune philosophe, vous vous êtes fait connaître pour vos positions antitotalitaires. N’est-ce pas renier vos engagements ?

Je suis interdit de visa en Russie depuis longtemps et ce refus m’honore. C’est au nom de l’antitotalitarisme que je m’engage depuis vingt ans au moins contre le régime de Vladimir Poutine qui réhabilite Staline, explique que Hitler était juif, soutient le Hamas, le Hezbollah, les talibans, les Gardiens de la révolution et mène contre nous et le monde libre une guerre hybride. Je regrette qu’en France l’extrême droite et l’extrême gauche se pâment devant le despote du Kremlin par une même idolâtrie de la violence. Il y a vraiment un parfum de Munich en ce moment, les collabos se recrutent à la pelle, du côté des islamistes pour l’ultra gauche, du côté des tueurs du Kremlin au RN.

CNews est en perte de vitesse par rapport à sa concurrente BFMTV. Les positions pro-russes de la chaîne seraient-elles finalement contre-productives?

CNews et Le JDD se victimisent pour cacher le fait qu’ils ne donnent plus des informations mais des opinions orientées au service d’une ligne politique en France, le RN et d’un État étranger, la Russie. C’est La Pravda à Paris. Les spectateurs ne sont pas bêtes et ont compris que la chaîne leur mentait ou ne leur donnait que des semi-vérités. Ils préfèrent aller sur LCI ou BFMTV, aux opinions pluralistes et surtout mieux achalandées en reporters sur le terrain.

Xenia Fedorova aura réussi à couler « Censure News » : écoutez-la sur l’Ukraine. Elle n’a qu’un argument à offrir : Volodymyr Zelensky et son équipe sont tous des nazis corrompus. Je conseille aux dirigeants de la chaîne de méditer l’exemple de Laura Loomer, célèbre égérie Maga, jadis supportrice fervente de Poutine et qui, dans un tournant à 180 degrés a pris parti bec et ongles pour Zelensky, anticipant peut-être un revirement de Donald Trump sur ce sujet. Camarades de CNews, une bonne nouvelle : Poutine est en train de perdre la guerre. Prenez en acte et changez votre ligne éditoriale. Et acceptez la contradiction.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-08-01 14:02:00

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