L’Express

En Angleterre, le cas Jason Arday ravive la guerre culturelle au sein du monde académique

Lorsque Jason Arday est monté sur la scène de la British Sociological Association, au printemps dernier, son propos avait des allures de mise en garde. Dans un discours intitulé Wanted Dead or Alive: the Playbook [en français : « Recherché mort ou vif : manuel de jeu »], le sociologue expliquait comment certains universitaires africains-américains avaient selon lui été pris pour cible par des militants conservateurs au cours de leur carrière. Leurs travaux étaient passés au crible, à la recherche d’erreurs, d’incohérences ou de similitudes avec des publications antérieures. Puis, racontait-il, médias et responsables politiques conservateurs s’emparaient de ces découvertes pour exercer une pression sur les universités.

Quelques mois plus tard, ce scénario s’est-il retourné contre le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’Université de Cambridge ? Le 5 août, Jason Arday, sociologue de l’éducation, annonçait sa démission de la prestigieuse institution britannique. Celle-ci venait d’ouvrir une enquête après la transmission d’informations concernant ses « qualifications universitaires et ses nominations honorifiques », ainsi que de potentiels « manquements à l’intégrité de la recherche », selon un communiqué de l’Université, cité par Euronews.

Une histoire de prodige

A 41 ans, l’histoire personnelle de Jason Arday avait largement contribué à faire de lui une figure emblématique de la méritocratie universitaire britannique. Né de parents ghanéens et élevé dans un quartier populaire du sud de Londres, il est diagnostiqué autiste à l’âge de trois ans et présente alors un retard global du développement. Dans ses mémoires « Great And Unfortunate Things », [En français : « De grandes choses et des malheurs »] à paraître le 27 août, il raconte n’avoir appris à parler qu’à 11 ans et à lire et écrire qu’à 18 ans.

Après un doctorat obtenu à Liverpool John Moores University en 2015, il enseigne notamment à Roehampton, Durham et Glasgow et publie des articles sur la théorie critique de la race, les inégalités, les questions de diversité et la neurodivergence.

En 2023, son recrutement par Cambridge est présenté comme un événement historique. À 37 ans, il devient le plus jeune professeur afro-descendant jamais nommé dans l’université vieille de huit siècles, et qui ne compte alors que cinq professeurs noirs. Bhaskar Vira, le vice-recteur chargé de l’éducation, le décrit comme un « chercheur exceptionnel » sur les questions de race, d’inégalité et d’éducation, ajoutant qu’il « contribuerait de manière significative à la recherche de Cambridge dans ce domaine et à la lutte contre la sous-représentation des personnes issues de milieux socio-économiquement défavorisés ».

Jason Arday devient le symbole de la volonté affichée par les grandes universités britanniques de corriger leur déficit de diversité, notamment dans la foulée du mouvement antiraciste « Black Lives Matter ». Mais cette consécration attire aussi une attention accrue sur son parcours.

Sa thèse au coeur des polémiques

Au coeur des controverses, sa thèse de doctorat, soutenue en 2015 à Liverpool John Moores University, consacrée à la surveillance par les pairs parmi les étudiants enseignants. En juillet, The Telegraph rapporte qu’une comparaison avec la thèse d’une autre chercheuse, Paula Zwozdiak-Myers, soutenue à Brunel University six ans plus tôt, fait apparaître plus d’une centaine de passages similaires.

Mais l’un des universitaires à l’origine de ces polémiques est lui-même controversé. Il s’agit de Nathan Cofnas, un philosophe formé à Oxford, qui porte des positions académiques à l’exact opposé de celles de Jason Arday. Dans un article publié en 2019, Nathan Cofnas défendait la possibilité d’étudier l’hypothèse selon laquelle les différences de QI entre populations pourraient avoir, au moins en partie, une composante génétique.

Des positions qui l’ont rapproché du courant du « réalisme racial », selon ses détracteurs, qui accusent ces chercheurs de réhabiliter des théories racistes d’un autre temps. Nathan Cofnas s’est également montré très critique à l’égard des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion, et s’était déjà attiré les foudres de Cambridge pour avoir suggéré, dans un billet de blog, que dans une méritocratie, Harvard ne compterait « quasiment aucun » professeur noir.

Un autre universitaire, David Harris, professeur émérite de Plymouth Marjon University, a également examiné les travaux d’Arday. Celui-ci avait lui-même été au centre d’une controverse universitaire après la publication, en 2024, d’un ouvrage critique de la théorie critique de la race. Son titre de professeur émérite lui avait été retiré en 2025 dans des circonstances contestées, avant d’être restauré en février 2026. Des échanges internes avaient qualifié ses recherches de « controversées », tandis que l’université invoquait officiellement le ton de certaines de ses communications.

Le fait que les deux critiques les plus virulents de Jason Arday (dont le travail est d’analyser les questions de racisme, d’inégalités et d’inclusion) défendent des positions à contre-courant du professeur de sociologie de l’éducation est un élément important pour comprendre la dimension politique de l’affaire.

Guerre culturelle

L’affaire Arday a rapidement dépassé le cadre de l’intégrité académique pour devenir un nouvel épisode de la guerre culturelle britannique autour du « wokisme » et des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion. Lorsque les premières accusations concernant sa thèse ont émergé, Cambridge avait fermement pris sa défense. L’université avait transmis les plaintes à Liverpool John Moores University, où Arday avait obtenu son doctorat. Après examen, l’établissement avait conclu qu’il n’avait pas plagié sa thèse.

Ses soutiens ont dénoncé une campagne de dénigrement motivée par le racisme. Une lettre ouverte signée notamment par Zack Polanski, chef du Parti vert britannique, et l’universitaire spécialiste des études noires Kehinde Andrews, évoquait ainsi « un effort orchestré et sinistre pour délégitimer un jeune universitaire brillant issu de la classe ouvrière pour le simple fait d’être noir et d’avoir réussi ».

Mais ses détracteurs contestent cette lecture. Les universitaires interrogés par le Guardian estiment que l’examen approfondi du parcours d’un professeur de Cambridge n’a rien d’exceptionnel, compte tenu du prestige de l’institution et des responsabilités associées à un tel poste. La question est donc de savoir si Arday a fait l’objet d’un contrôle disproportionné ou si, au contraire, Cambridge n’avait pas suffisamment vérifié son parcours avant de le propulser au rang de symbole de la diversité universitaire.

Un affabulateur ?

Mais les interrogations ne se limitent désormais plus à ses travaux universitaires. Plusieurs épisodes de la biographie du jeune professeur sont également scrutés. Le sociologue a notamment affirmé avoir contribué à récolter 5 millions de livres sterling pour des œuvres caritatives en vingt ans, notamment grâce à ses défis sportifs. Il a raconté avoir couru 30 marathons en 35 jours et affirmé, lors d’événements publics, avoir parcouru 965 kilomètres en six jours.

Des exploits quasiment impossibles, qui l’ont obligé à revoir sa version. Concernant les fonds récoltés, Arday a expliqué qu’il n’était pas seul à réunir l’argent mais qu’il ne pouvait révéler l’identité des donateurs. Quant au défi de 965 kilomètres, il a précisé qu’il l’avait réalisé sur douze jours, avec des journées de repos entre les étapes, et non en six jours consécutifs comme ses déclarations initiales pouvaient le laisser entendre.

Ces rectifications ont nourri les accusations de ses détracteurs, qui l’accusent d’avoir enjolivé son parcours. Le sociologue rejette, lui, catégoriquement les accusations de mensonge et s’estime victime d’acharnement : « On parle du monde universitaire, là. Je n’ai tué personne. Je trouve la cruauté dont j’ai été victime et le fait de me présenter comme un menteuse et un mythomane totalement inacceptable », a-t-il déclaré dans une interview accordée au Times.

À ces controverses s’ajoutent les incidents racistes dont le professeur affirme avoir été victime depuis son arrivée à Cambridge. Il a notamment raconté avoir reçu des courriels racistes au point que sa messagerie devait être filtrée. Il affirme également avoir été menacé par un homme masqué muni d’un couteau dans l’enceinte de l’université. Mais selon le Guardian, cet incident n’a toutefois pas été signalé à Cambridge et aucun témoin n’a pu le corroborer.

Une chute devenue politique

Le 5 août, Jason Arday annonce finalement sa démission de Cambridge. Dans une lettre, il écrit que si la critique est une composante inévitable de la vie universitaire, ce qu’il a vécu « va bien au-delà d’un simple désaccord entre universitaires ». « J’ai besoin de temps pour redevenir moi-même. Et quand ce moment viendra, je reviendrai », assure-t-il.

Sa chute est depuis devenue un sujet de bataille entre les deux camps de la guerre culturelle britannique. Pour une partie des commentateurs conservateurs, l’affaire illustre les dérives d’une politique de diversité qui aurait conduit les institutions à privilégier la dimension symbolique d’une nomination au détriment de la rigueur académique. Pour ses défenseurs, elle démontre au contraire la persistance d’un traitement différent réservé aux universitaires noirs et la facilité avec laquelle leurs travaux peuvent devenir la cible de campagnes politiques.

Et maintenant ? Jason Arday « est-il un menteur et un mythomane qui a dupé le système avec des mensonges et une histoire de triomphe sur l’adversité que beaucoup se sont empressés de gober ? Ou est-il victime de ce même système qui a fait d’un homme ambitieux un homme pris entre deux feux, celui des libéraux qui l’ont exploité et celui des figures d’extrême droite coupables de l’avoir désigné comme bouc émissaire ? », s’interroge l’édition anglaise d’Euronews. « Critiquée pour son manque de diversité, Cambridge a-t-elle engagé Jason Arday comme on choisit une mascotte, pour redorer son blason ?, demande pour sa part Le Temps.

Dans son éditorial vendredi, The Guardian, tout en dénonçant les attaques dont Jason Arday a fait l’objet, reconnaît que Cambridge a commis une erreur en ne procédant pas à une vérification suffisamment approfondie de son parcours avant de le présenter en grande pompe comme le plus jeune professeur noir de son histoire, au risque de « rendre un très mauvais service aux universitaires noirs et neurodivergents en général ». Le même jour, l’Université annonçait modifier son système de recrutement. Le débat, lui, est toujours ouvert.



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Publish date : 2026-08-10 16:39:00

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