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Guerre en Ukraine : « Vladimir Poutine exerce une forme d’autorité morale sur Donald Trump »

Vladimir Poutine pouvait difficilement rêver mieux. L’annonce par Donald Trump, le 9 octobre, d’un accord avec son homologue russe sur la livraison de diesel a des airs de Noël avant l’heure pour le chef du Kremlin. Une aubaine, alors que, plus de quatre ans et demi après le début de l’invasion de l’Ukraine, son armée apparaît plus à la peine que jamais sur le front. En parallèle, le locataire de la Maison-Blanche a ordonné à Kiev de mettre un terme à ses frappes contre les raffineries russes – qui constituent l’une des principales sources de revenus de Moscou pour financer sa guerre – sous peine de voir se réduire l’aide américaine. « Il y a des raisons profondes, liées au tempérament de Donald Trump, qui expliquent son admiration pour Poutine. Et de fait, il est, à mon sens, incapable de lui tenir tête », note James Sherr OBE, membre honoraire du International Centre for Defense and Security, à Tallinn. Interview.

L’Express : Comment analysez-vous le récent accord entre Trump et Poutine concernant les livraisons de diesel ?

James Sherr OBE : C’est un vrai coup dur pour l’Ukraine et un choc majeur pour l’Europe. D’autant que la principale raison de cet accord est les élections de mi-mandat. Donald Trump veut à tout prix éviter que l’électorat américain lui fasse payer dans les urnes la hausse du prix du carburant, qui résulte très largement de la guerre qu’il a lui-même déclenchée contre l’Iran. Et il s’est trouvé un bouc émissaire idéal en la personne de Volodymyr Zelensky, sur qui il rejette la faute de cette augmentation des prix à la pompe en raison des frappes contre les raffineries russes – même si, en réalité, ces dernières n’ont joué qu’un rôle très limité sur les cours mondiaux.

Le président ukrainien s’est dès lors retrouvé face à un dilemme impossible : soit il acceptait de mettre fin aux attaques ukrainiennes contre des raffineries russes qui procurent des revenus considérables à Moscou pour financer sa guerre ; soit, comme il l’a fait, il rejetait la demande de Donald Trump au risque de voir les États-Unis couper leur soutien en matière de renseignement et d’armement.

Pourtant, les Ukrainiens ont tenté d’expliquer patiemment aux Américains pourquoi interrompre ces frappes contre les raffineries serait profondément préjudiciable et ne ferait en rien avancer les négociations voulues par Washington. En vain. Donald Trump et son entourage nourrissent du ressentiment, voire de la haine, envers Volodymyr Zelensky, moins pour ses actes que pour ce qu’il incarne. Il représente ce « petit » chef d’Etat qui tient tête avec succès à de très grandes puissances : celles-là mêmes qui, dans l’esprit de Trump, devraient être les seules à tout décider.

De quels moyens de pression dispose Donald Trump pour faire cesser les frappes ukrainiennes ?

Il a brandi la menace de couper l’aide américaine en mettant fin à l’accord PURL (Prioritised Ukraine Requirements List), par lequel les États européens achètent des armes américaines pour les livrer ensuite à l’Ukraine. Au-delà de Kiev, cela constitue un choc pour les Européens, parce que l’on se rend compte une fois de plus que, quels que soient les engagements pris par Washington, Donald Trump est capable de les bafouer du jour au lendemain. Et ce, même si notre situation sécuritaire est gravement menacée par la Russie. Dès lors, comment croire que les États-Unis seraient un allié résolu et fiable en cas d’attaque russe ? Il y a, pour les Européens, de quoi s’inquiéter.

Ces deux dernières nuits, l’Ukraine a subi des frappes avant que ses systèmes d’alerte ne retentissent. Cela pourrait-il être lié à une interruption du partage de renseignements américains concernant les missiles provenant de Russie ?

On spécule en effet sur le fait de savoir si la défaillance des systèmes d’alerte est due à l’interruption du partage de renseignements. Officiellement, les Ukrainiens insistent sur le fait que le partage de renseignements se poursuit. Selon moi, l’absence d’avertissement pour ces dernières frappes s’explique par une autre raison : le système ukrainien a été pris par surprise en raison de la localisation et des caractéristiques des missiles qui ont été tirés. Mais la situation évolue très rapidement. On ne peut donc pas exclure que Donald Trump mette à exécution sa menace d’interruption du partage de renseignement.

Quel serait l’impact d’une telle décision ?

Ce serait très préjudiciable pour l’Ukraine. Toutefois, l’impact serait moindre que lors du dernier incident de ce type, survenu en 2025. En effet, les Européens ont depuis renforcé leurs propres capacités de renseignement et cela compense, au moins en partie, l’aide américaine en la matière. En réalité, je suis davantage préoccupé par la menace de mettre fin à l’accord d’achat d’armements, car l’Europe ne dispose pas aujourd’hui des stocks nécessaires pour le compenser. Une rupture totale du mécanisme PURL serait extrêmement problématique, car l’Ukraine a toujours largement besoin des armes américaines.

Mais si cela devait arriver, cela ne signerait pas pour autant l’effondrement de l’armée ukrainienne à court terme. Il faudrait plusieurs mois avant que les conséquences les plus sérieuses ne commencent à se faire sentir. N’oublions pas que l’Ukraine produit désormais elle-même la majorité de ses armements, notamment les drones et missiles qui lui permettent de frapper la Russie. Le rythme d’innovation de l’Ukraine dans le domaine de la défense est sans égal. Elle est moins dépendante que par le passé.

En Ukraine, certains craignent que Starlink ne serve aussi de moyen de pression. Quelles seraient les conséquences d’une coupure de ce réseau satellitaire ?

Starlink reste une capacité essentielle pour l’Ukraine, notamment pour assurer une connexion Internet stable sur l’ensemble du front. Et contrairement aux livraisons d’armement, les effets seraient immédiats. Couper Starlink, c’est comme appuyer sur un interrupteur : tout s’arrête net. Et même s’il existe d’autres systèmes qui peuvent compenser une partie des fonctionnalités de Starlink, cela impliquerait de passer par une transition complexe. Une coupure de Starlink constituerait donc un problème majeur. Toutefois, je crois que si l’Ukraine ou les Européens parviennent à tempérer Donald Trump, il n’ira pas jusque-là. Cela dépendra de l’évolution de la situation, qui reste très tendue.

Poutine peut se frotter les mains…

En effet. J’ai toujours soutenu que la clé de la relation entre Vladimir Poutine et Donald Trump réside dans la vision de ce que doit être la politique chez l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Donald Trump est impressionné par les dirigeants qui détiennent un pouvoir absolu : Poutine, Xi Jinping, ou encore Kim Jong-un. Il les admire, voire les envie. Car ces dirigeants n’ont pas à composer avec la presse, ni avec un parti d’opposition ou des voix discordantes au sein de leur propre camp. Ils ne sont entravés par aucun de ces tracas et jouissent d’une obéissance aveugle. A l’inverse, Donald Trump n’apprécie pas les personnalités issues d’une culture du consensus et du compromis, et ne souhaite pas gouverner de cette manière. Il existe donc des raisons profondes, liées à son tempérament, qui expliquent son admiration pour Poutine. Et de fait, il est, à mon sens, incapable de lui tenir tête.

De quelle manière Poutine peut-il en profiter ?

La tradition soviétique, puis russe, a longtemps consisté à influencer un adversaire en agissant au sein même de son camp plutôt que de l’extérieur. Ainsi, tout ce qui contribue à diviser l’Europe ou les États-Unis est perçu comme bénéfique pour la Russie. Or, Moscou se trouve aujourd’hui dans la position enviable d’avoir un président américain qui semble prêt à accomplir lui-même une grande partie de ce travail. Les Russes font donc tout pour l’encourager : d’ailleurs, il est intéressant de relever qu’à chaque fois que Donald Trump s’entretient avec des dirigeants européens ou avec Volodymyr Zelensky et semble avancer dans le bon sens, un appel de Poutine suit immédiatement pour corriger le tir.

Poutine exerce donc une forme d’autorité morale sur Donald Trump. Et il en a parfaitement conscience. Toutefois, je pense que l’imprévisibilité de Trump inquiète aussi Poutine. Il cherche donc à lui faire croire qu’il pourrait être un partenaire de choix et serait prêt à accorder aux États-Unis toutes sortes de concessions commerciales.

Poutine est-il réellement intéressé par les négociations souhaitées par Donald Trump ?

Uniquement s’il peut utiliser ces négociations pour entraver l’aide à l’Ukraine et entretenir la confusion aux États-Unis et en Europe. Mais il ne fera aucun compromis significatif qui ait une réelle valeur. Il existe une conviction largement répandue, non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe, selon laquelle, en raison du coût économique du conflit, les Russes ne pourront pas poursuivre l’effort de guerre indéfiniment et finiront par juger nécessaire de trouver une « porte de sortie ». Mais c’est méconnaître la mentalité russe.

Pour dominer la moitié de l’Europe, l’URSS a perdu entre 20 et 27 millions de personnes durant la Seconde Guerre mondiale. Et les Soviétiques n’ont jamais considéré ces pertes comme une défaite. Au contraire, au sortir du conflit, ils se sont sentis plus sûrs d’eux que jamais. Ce qu’il faut comprendre, c’est que si la Russie remporte cette guerre contre l’Ukraine, ce sera la plus grande victoire de l’armée russe depuis 1945. Et ils agiront en conséquence. Ils ne passeront pas leur temps à compter les roubles, les dollars et l’or perdus. Rapidement, ils récupéreront tout cela et bien plus encore.

Quelle serait donc la meilleure manière de contraindre Vladimir Poutine à négocier ?

En faisant tout ce qui est possible aujourd’hui, sur le plan militaire, pour renforcer l’Ukraine et faire comprendre aux Russes que nous ne les laisserons pas vaincre ce pays en restant les bras croisés. Il faut que Poutine sache que nous ferons tout ce qui est nécessaire pour l’en empêcher et que nous ne nous laisserons pas dissuader par des menaces d’escalade. Toute provocation de la part de la Russie doit susciter une réponse qui les convaincra d’avoir commis une grave erreur et les dissuadera de recommencer.

Pour l’illustrer, on peut prendre l’exemple récent de l’incident à l’aéroport allemand de Leipzig, où des drones russes ont tenté, sans succès, de détruire des avions Antonov ukrainiens, utilisés pour transporter du matériel. Quelle a été la réaction de Berlin ? Fermer quelques consulats russes ! Mais si le chancelier Friedrich Merz avait à la place annoncé la livraison à l’Ukraine de missiles Taurus – une arme réclamée depuis longtemps par Kiev -, cela aurait marqué les esprits et certainement fait réfléchir Moscou. Nous devons donc changer notre façon d’agir et de nous comporter, afin que les Russes comprennent que nous prenons les mesures nécessaires pour défendre nos intérêts.



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Author : Propos recueillis par Paul Véronique

Publish date : 2026-10-15 03:45:00

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