La séquence électorale israélienne et américaine s’achève sur les défaites respectives du camp de Benyamin Netanyahou comme celui de Donald Trump. Mais dans l’un et l’autre cas, elles ne sont pas complètes. Netanyahou voit son parti, le Likoud, arriver en première place, sans que sa coalition obtienne de majorité. Les 19 députés élus à la Knesset (sur 120 sièges) au sein des deux listes arabes sont les faiseurs de rois, mais le prix politique à payer par Gadi Eisenkot et ses alliés pour leur soutien serait si lourd et l’arrangement si fragile que l’impasse risque de durer. Quant à Donald Trump, la majorité démocrate au Sénat n’atteignant pas les deux tiers, il est à l’abri d’une procédure d’impeachment – sauf défection significative de sénateurs républicains – jusqu’à la fin de son mandat.
Mais les deux dirigeants sont dans une situation de fragilité politique et sociale inédite. Pour Netanyahou, la mobilisation électorale massive des Arabes israéliens – ou Palestiniens issus de familles demeurées sur place après la création de l’Etat juif en 1948 – rend soudain visible avec une acuité extraordinaire le point aveugle de la doctrine sioniste proclamée par la plupart des partis : il n’est plus possible d’occulter politiquement les quelque 20 % de non-juifs citoyens de l’Etat hébreu. Le déni devient un défi qui, s’il n’est pas relevé, va faire dysfonctionner les institutions démocratiques. S’il est chargé d’expédier les affaires courantes, « Bibi » sera tenté par la fuite en avant d’une frappe militaire de grande ampleur contre l’Iran – éventuellement avec une charge nucléaire, seule à même de neutraliser les installations atomiques militaires de la « montagne de la pioche » sous le granit duquel celles-ci seraient enfouies à 150 mètres de profondeur.
Dr. Folamour
Pareille frappe ne pourrait advenir qu’en coordination qu’avec l’autre vaincu de cette séquence électorale, Donald Trump. Celui-ci dispose d’une « fenêtre d’opportunité » de deux mois, en attendant que le nouveau congrès siège en janvier 2027. Mais cette échappatoire conjointe des deux Dr. Folamour israélien et américain – outre les conséquences radioactives catastrophiques pour l’Iran et la région, sans certitude que Téhéran capitulerait à l’instar de Tokyo en 1945, et sans anticiper les réactions de Moscou et Pékin, puissances nucléaires hostiles à Washington – résoudrait-elle l’impasse politique pour deux hommes qui s’accrochent d’autant plus au pouvoir qu’ils redoutent les comptes que la justice ne manquera pas de leur demander dès qu’ils l’auront quitté ? Certes l’enjeu est crucial pour eux-mêmes, mais outre qu’il paraît dérisoire au regard de l’apocalypse envisagée, il ne prend pas en compte les bouleversements identitaires et sociaux très profonds dont nous sommes aujourd’hui les témoins, et dont les scrutins qui viennent d’advenir sont la résultante parmi d’autres.
Ceux-ci se traduisent aussi dans le chamboulement général des comportements électoraux en Europe où se manifeste l’inanité d’une classe politique traditionnelle bousculée par la polarisation aux extrêmes, comme dans le cataclysme en cours au Moyen-Orient où les drones de l’Iran et de ses affidés crèvent désormais la bulle de prospérité qu’a gonflée l’argent facile de l’extravagante rente pétrolière du demi-siècle écoulé.
Ubiquité de l’IA
Dans cette perte des repères généralisée, l’appétence belliciste chez les uns et l’angoisse sociale chez les autres se trouve d’autant plus exacerbée par l’ubiquité inouïe de l’intelligence artificielle, à travers ses applications pour donner massivement la mort dans l’irresponsabilité d’une part, et pour détruire la plupart des emplois intellectuels de l’autre. Cela rend vains – et avant tout pour la jeunesse – le sentiment de sécurité comme les espérances placées dans l’ascension sociale par l’éducation, dont avaient joui les générations précédentes dans les pays développés. Paradoxalement, dans nos sociétés déchristianisées, c’est l’Encyclique de Léon XIV Magnifica humanitas, dont l’objectif est d’abord de « désarmer l’IA », qui réalise le diagnostic le plus précis, peut-être parce que son auteur est détaché de la gestion politique de la puissance matérielle. De même que la révolution industrielle, facteur d’un progrès technique majeur dans l’histoire des êtres humains, avait sa face d’ombre, la prolétarisation de masses de travailleurs, la révolution numérique qui artificialise l’intelligence en repoussant ses limites à l’infini, apporte des progrès inimaginables au risque de la disparition d’une large part de l’humanité.
Cette inquiétude sous-jacente se reflète d’ores et déjà dans les choix électoraux. Aux Etats-Unis, la fascination pour la tech, ses promesses d’enrichissement faramineux ont ramené au pouvoir Donald Trump en 2024 avec les géants débridés de l’IA et en deux années sa désinhibition politique et son avidité financière, la corruption et l’enrichissement personnel sans frein, ont ravagé tous les équilibres politiques américains, les « checks and balances » (l’équilibre des pouvoirs) qui assuraient le rayonnement institutionnel des Etats-Unis en Occident et la confiance des citoyens en leur constitution. La dégringolade de ce 3 novembre en est le résultat.
Cause palestinienne omniprésente
En Europe, les manifestations récurrentes et massives de la jeunesse scolarisée expriment cette même angoisse, ainsi que le rejet des partis politiques de centre gauche et droit devenus sans pertinence face aux enjeux de demain, au profit des extrêmes qui substituent aux clivages sociaux traditionnels les polarisations identitaires fondées sur l’exaltation de la race d’un côté, de la « racisation » de l’autre, de la communauté, ou de la religion au détriment des valeurs communes dont le ciment s’effrite. En France particulièrement, la perte de crédibilité du discours du pouvoir crée un vide sidéral qui accroît l’effet anxiogène de la prochaine échéance présidentielle, et dont les émeutes et les pillages dans nos villes aux vitrines – du luxe à l’alimentation – désormais recouvertes de plaques de bois sont l’expression paroxystique.
Et il n’est pas indifférent que le vocabulaire de nombre de ces mobilisations recodées en catégories identitaires en lieu et place des classes sociales d’hier puise par métaphore ses images au Moyen-Orient, notamment dans les dernières itérations du conflit israélo-palestinien. En effet, la razzia pogromiste du Hamas le 7 octobre 2023, en provoquant en rétorsion le massacre, avec aide de l’IA, de dizaines de milliers de personnes à Gaza par l’armée israélienne, a créé une échelle de valeurs inversée en lieu et place du Mal absolu représenté autrefois par la Shoah durant la Seconde guerre mondiale.
La figure de victime du juif gazé par les nazis s’est transmuée en celle de bourreau revêtu de l’uniforme de Tsahal dans les manifestations de lycéens, brandissant le drapeau palestinien pour protester en principe contre Parcoursup ou les emplois du temps à trous, mais porteuses d’une recomposition identitaire du monde où la solidarité avec le « Sud Global » et le « décolonialisme » est devenue la langue qui exprime la dépossession de soi et de son avenir, par agrégation à un groupe « racisé » devenu son emblème. Il y en avait une lointaine préfiguration dans le « FLN vaincra » des années 1970 durant la guerre du Vietnam, scandé lors de manifestations lycéennes au Quartier Latin, avec cette double différence que celles-ci s’inscrivaient dans l’antagonisme entre l’Est soviétique et l’Occident américain dont faisait partie la France, reflété dans le conflit gauche-droite, et que le petit nombre de Vietnamiens communistes dans l’Hexagone était incommensurable avec l’ampleur de l’immigration issue du monde musulman et arabe aujourd’hui, particulièrement au sein de la jeunesse issue de celle-ci et née sur son sol depuis le début du siècle.
Processus de décomposition
L’identification à la Palestine comme cause, dans ce contexte, vaut aussi pour une assimilation sur une base ethno-religieuse, et contribue à une mobilisation sur ces thèmes pour la présidentielle française d’avril 2027. L’élection ce 2 novembre 2026 du premier « sénateur musulman » américain dans le Michigan, le médecin d’origine égyptienne Abdul El-Sayed, dans un climat exacerbé par le conflit israélo-palestinien, va dans le même sens aux Etats-Unis.
Si frappe nucléaire il y a sur l’Iran, décidée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, ce n’est donc pas seulement dans un Moyen-Orient et un golfe Persique en pleine tourmente que cela précipiterait le processus de décomposition dans un sens inimaginable à ce jour, mais c’est aussi les clivages identitaires qui taraudent nos sociétés auxquels elle fournirait un puissant accélérateur.
*Gilles Kepel est l’auteur de Pèlerinage français : comprendre les failles de notre identité (Albin Michel).
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Author : Par Gilles Kepel*
Publish date : 2026-11-05 18:00:00
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