Mercredi 28 octobre, peu avant 20 heures (heure de Paris), Tyler Cowen lâche une bombe dans le petit monde, très fermé, de la science économique. Sur son blog Marginal Revolution, l’économiste américain relaie un « audit » aux conclusions renversantes : les études d’Emmanuel Saez et de Gabriel Zucman, spécialistes mondialement reconnus des inégalités et ardents défenseurs d’une taxation accrue des plus riches, seraient truffées d’erreurs. Parmi les 138 articles passés au crible, l’audit recensait dans sa première version 2035 « problèmes », dont 147 jugés suffisamment graves pour modifier un résultat important.
Seulement voilà : cet audit n’a pas été mené par des chercheurs aguerris, mais par… deux intelligences artificielles. Aucune publication, donc, dans une revue à comité de lecture. Aucune trace, non plus, du prompt utilisé par l’auteur, resté anonyme. Les résultats sont présentés sur une simple page web, vraisemblablement conçue à l’aide d’une intelligence artificielle.
Une « tentative pathétique » ?
L’affaire aurait pu en rester là. Mais Tyler Cowen n’est pas n’importe qui. Professeur à la George Mason University, il compte parmi les économistes les plus écoutés des Etats-Unis, et Marginal Revolution parmi les blogs économiques les plus lus au monde. En quelques heures, son message publié sur X dépasse le demi-million de vues (1,2 million le 31 octobre), et attire jusqu’à Elon Musk, qui se fend d’un sobre « no kidding » (« sans blague »). Surtout, ces accusations surviennent à quelques jours du 3 novembre, jour où les Californiens sont appelés à se prononcer sur une « taxe sur les milliardaires » (Proposition 40), dont Emmanuel Saez est l’un des co-auteurs. Un hasard du calendrier que les principaux concernés n’ont pas manqué de relever : « vous venez de décider d’attaquer publiquement nos travaux de recherche, six jours avant le vote sur l’impôt sur la fortune des milliardaires californiens. Votre tentative de discréditer notre travail et celui de nos nombreux collègues universitaires est pathétique », ont répliqué les deux économistes sur X, dénonçant une « utilisation grotesque de l’intelligence artificielle ». Auprès de L’Express, Gabriel Zucman réitère : « Ce pseudo-audit n’a aucune valeur et aucun intérêt, comme l’ont souligné tous les universitaires, même ceux les plus hostiles à l’imposition des grandes fortunes, qui se sont exprimés sur le sujet ».
En effet, parmi les nombreuses réactions, majoritairement hostiles, figurent celles de nombreux économistes pourtant très critiques à l’égard des travaux des deux chercheurs. Antoine Lévy (Berkeley), qui a étrillé à plusieurs reprises la taxe Zucman dans nos colonnes, prévient ainsi sur X : « Attention. Rien qu’en regardant quelques-uns des articles que je connais bien dans cette liste, cet « audit » me semble être en grande partie du bullshit – et je dis ça alors que mes positions sont à peu près aussi opposées à celles de S-Z [NDLR: Saez et Zucman] qu’il est possible de l’être dans la profession. » Même tonalité chez Sylvain Catherine, professeur de finance à Wharton : « L’IA n’est pas bonne pour produire ce type d’évaluation, et nous ne savons pas quel prompt lui a été donné. […] Ce n’est pas de cette manière que nous devrions nous critiquer les uns les autres. »
A cette liste, on peut ajouter l’ancien conseiller économique de Barack Obama et professeur à Harvard Jason Furman, l’économiste du droit à l’Université du Texas, Andrew Granato, le professeur d’économie au Dartmouth College, Paul Novosad, ou encore le spécialiste des inégalités de revenus et de richesse Wojciech Kopczuk (Columbia University). Même l’expert en politiques fiscales Jared Walczak, de la très libérale Tax Foundation, qui se présente par ailleurs comme étant « très critique à l’égard de certains travaux de Saez et Zucman », trouve « cette « analyse » réalisée par l’IA peu convaincante et injuste ».
Outre la boîte noire (aucun prompt, auteur anonyme…), les critiques soulignent qu’une intelligence artificielle à qui l’on demande de trouver des erreurs finit inévitablement par en trouver, que certains désaccords de méthodes ou d’interprétations sont présentés comme des « erreurs » alors qu’il faudrait plutôt parler « d’hypothèses discutables », ou encore que les chiffres sont gonflés (un même problème aurait parfois été comptabilisé plusieurs fois). Plusieurs reprochent aussi à Tyler Cowen d’avoir manqué de vigilance en relayant cet audit. « Zucman a raison. Vraiment déçu par Tyler Cowen à cause de ça. Il a normalement des standards épistémiques (bien) plus élevés », regrette l’historien néerlandais Rutger Bregman.
Avant l’IA, des critiques « humaines »
Contacté par L’Express, Tyler Cowen, qui assure avoir consulté le prompt et le juge « tout à fait raisonnable », n’en démord pas : « Depuis longtemps, des chercheurs humains relèvent des erreurs et des biais dans les travaux de Saez et Zucman. Les IA confirment désormais que ces critiques sont probablement fondées. J’estime que c’est une information qui mérite d’être relayée. » Pointé du doigt par de nombreux économistes, il peut toutefois compter sur un allié de poids : Phillip W. Magness. Historien de l’économie à l’Independent Institute (un think-tank libéral et libertarien), il figure parmi les critiques les plus virulents des travaux de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, « PSZ » pour leurs critiques. Etudes universitaires, articles, tribunes : depuis des années, il traque ce qu’il considère comme des erreurs et des biais méthodologiques, jusqu’à accuser Gabriel Zucman de « data fraudster » (fraudeur de données).
Comme Cowen, il se félicite que l’audit remette le sujet sur le devant de la scène, tout en reconnaissant qu’il ne suffit pas à disqualifier les deux économistes : « l’audit partagé par Cowen est imparfait et doit être lu en tenant compte des limites des capacités actuelles de l’IA, mais il est néanmoins précieux parce qu’il a repéré certains des problèmes que des humains signalent dans les travaux de PSZ », explique-t-il à L’Express.
De fait, bien avant l’IA, plusieurs économistes avaient déjà contesté certaines études publiées par Piketty, Saez et Zucman. En juillet 2024, dans le Journal of Political Economy, Gerald Auten et David Splinter montraient que si les inégalités de revenus aux Etats-Unis ont augmenté depuis 1980, leur progression a été nettement moins marquée que ne le suggèrent les séries de Piketty et Saez, qui surestimeraient fortement la hausse de la concentration des revenus au sommet. Autre exemple : un article publié en 2025 dans le Journal of Finance par Sylvain Catherine, Max Miller et Natasha Sarin. Selon les auteurs, les mesures de la richesse, notamment celles de Saez et Zucman, ne prennent pas en compte les droits à la retraite publique américaine, qui pèsent près de la moitié du patrimoine des 90 % les moins riches. Une fois ces droits comptés, la part des 1 % les plus riches ne gagne plus que 1,5 point entre 1989 et 2019, contre environ 6 sans eux. Ainsi, la forte hausse de la concentration du patrimoine dénoncée par Saez et Zucman dépendrait en partie de la définition retenue de la richesse.
« Je suis toujours capable de prédire quelle sera sa conclusion »
Principale critique adressée au trio : des choix méthodologiques qui pencheraient toujours du même côté. Contacté par L’Express, l’économiste québécois de la George Mason University, Vincent Geloso, explique : « Dès qu’il y a un choix à faire, qu’il soit méthodologique, d’interprétation, de construction de l’étude… Ils vont toujours dans la même direction. Si vous isolez ces choix, ils ne sont pas forcément choquants. Mais ce qui m’interpelle, c’est qu’à chaque fois que plusieurs options se présentent à eux, ils prennent toujours l’option qui maximisera les inégalités. Au point que, avant même de lire un article de Gabriel Zucman, je suis toujours capable de prédire quelle sera sa conclusion. »
Exemple avec Le Triomphe de l’injustice (Seuil), paru aux Etats-Unis en 2019, où Saez et Zucman décrivent une forte baisse de l’imposition des plus riches depuis les années 1950. Selon certains critiques, l’ampleur de cette baisse serait surestimée en raison d’un choix méthodologique : les deux économistes considèrent que l’impôt sur les sociétés est intégralement supporté par les actionnaires. Or, cet impôt était beaucoup plus lourd dans les années 1950 qu’aujourd’hui : il représentait alors 5 à 7 % du revenu national américain, contre 1,5 % en 2018. En attribuant cette charge fiscale aux détenteurs d’actions – qui appartiennent majoritairement aux ménages les plus aisés -, ce choix aboutit mécaniquement à calculer un taux d’imposition des plus riches plus élevé dans les années 1950, et transforme la baisse de cet impôt en cadeau aux plus fortunés. Saez et Zucman ont eux-mêmes chiffré l’effet de ce choix dans un document de travail publié en 2023 et révisé en 2026 : en appliquant la méthode du Congressional Budget Office (CBO) américain, qui impute 75 % de cet impôt au capital et 25 % aux salariés, le taux d’imposition des 1 % les plus riches ne recule plus que de 7 points entre 1950 et 2021, contre près de 13 avec leur propre méthode, qu’ils jugent néanmoins plus juste.
Ces querelles de méthode ont une portée bien plus politique qu’il n’y paraît. Dès 2003, Piketty et Saez avançaient qu’une imposition « fortement progressive » des revenus et des successions avait pu empêcher les grandes fortunes de se reconstituer au milieu du siècle, et que son recul depuis les années 1980 pourrait favoriser leur retour. Or, en corrigeant leurs séries, Geloso, Magness et leurs coauteurs constatent que le recul des hauts revenus a commencé plusieurs années avant l’instauration des taux marginaux les plus élevés. De quoi « remettre en question », écrivent-ils, le rôle central que Piketty et Saez prêtent à la fiscalité dans la baisse des inégalités.
Cette littérature explique d’ailleurs en partie pourquoi de nombreux économistes, pourtant critiques des travaux de « PSZ », déplorent la décision de Tyler Cowen de relayer l’audit IA. « C’est parce que je considère que les analyses de Saez et Zucman sont souvent défaillantes, a expliqué Jared Walczak sur X, que je ne souhaite pas que le travail sérieux consistant à critiquer leurs méthodes soit supplanté par cette analyse réalisée par IA, ni confondu avec elle. Ce n’est pas juste pour Saez et Zucman, et ce n’est pas non plus juste pour leurs critiques sérieux, dont les objections réelles et étayées finiront inévitablement par être assimilées à celles qui seront, à juste titre, écartées comme le produit d’une analyse par IA non vérifiée ».
Science ou militantisme ?
Au-delà des divergences méthodologiques, cette controverse soulève une autre question : celle de la frontière entre recherche académique et militantisme. Ces dernières années, Thomas Piketty, Gabriel Zucman et Emmanuel Saez ont multiplié les interventions médiatiques, et pesé de tout leur poids dans le débat public. Au point qu’il en devient parfois difficile de distinguer le chercheur du militant.
Emmanuel Saez a par exemple conseillé la sénatrice démocrate américaine Elizabeth Warren, et cosigné le rapport d’expertise de la taxe californienne sur les milliardaires soumise au vote le 3 novembre. De son côté, Gabriel Zucman, devenu la personnalité la plus médiatique du trio, ne cache pas la dimension politique de son engagement. Ses deux derniers livres, Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin (2025) et Contre l’oligarchie mondiale : Le manifeste de Paris (à paraître le 20 novembre 2026) présentent une dimension normative assumée. Le sommet de Paris contre l’oligarchie internationale, organisé par l’Observatoire international de la fiscalité (dirigé par Gabriel Zucman), illustre ce mélange des genres entre recherche académique et engagement politique. Le 21 novembre 2026, au théâtre de La Concorde, Thomas Piketty, Paul Krugman et Joseph Stiglitz y côtoieront la syndicaliste Sophie Binet et la philanthrope et militante Abigail E. Disney pour « confronter leurs analyses et faire émerger des pistes d’actions concrètes » afin de « lutter contre la sécession des ultra-riches ».
Certains, comme Vincent Geloso, y voient là une piste d’explication des choix méthodologiques de Zucman, Saez et Piketty : « Ce sont des gens qui, et c’est le reproche le plus fort que je leur fais, sont incapables de mettre en veilleuse leurs a priori idéologiques ». Présentés comme les meilleurs spécialistes mondiaux des inégalités, Piketty, Zucman et Saez donnent aussi à leurs prises de position politiques le poids de leur autorité académique et du prestige des institutions auxquelles ils appartiennent. C’est cette influence dans le débat public que semble viser Tyler Cowen. Ce dernier ne s’en cache d’ailleurs pas : « Je vois Saez et Zucman promouvoir un impôt sur la fortune pour la Californie, et je crois sincèrement que cette politique pourrait ruiner l’économie de l’Etat, une partie du secteur technologique, et nuire gravement au climat des start-up aux Etats-Unis. Sa seule perspective a déjà poussé de nombreux entrepreneurs à quitter l’Etat. »
Reste à savoir si un audit non vérifié et presque unanimement rejeté par la discipline, est le meilleur moyen de dénoncer le manque de rigueur scientifique prêté à Emmanuel Saez et de Gabriel Zucman. Dans leur réponse publiée sur X, Zucman et Saez retournent l’accusation de militantisme contre Tyler Cowen, le dépeignant en « marchand de doute » à l’ère de l’IA, avant de se poser en gardiens de la démarche scientifique. A L’Express, Gabriel Zucman souffle que le « seul objectif » de Cowen et ses soutiens serait de « décrédibiliser la recherche scientifique, en espérant que le plus grand nombre possible de personnes s’en fasse l’écho. Il en est de même des « travaux » de Phillip W. Magness. L’organisation qui l’emploie, l’ »Independent Institute » (sic), n’a rien d’indépendant, mais est un think tank libertarien financé par les Koch Brothers et le réseau habituel de grandes fortunes ultra-conservatrices américaines derrière l’Atlas Network. Toute sa production est à l’avenant : négation du changement climatique, des inégalités, etc. ».
La cible de ces attaques y voit un procédé rhétorique permettant à Gabriel Zucman de ne pas répondre aux arguments sur le fond : « Ceux qui examinent leurs travaux et signalent les problèmes qu’ils contiennent voient constamment leurs motivations mises en cause. Lorsque j’ai interrogé Gabriel Zucman en 2019 sur les incohérences dans ses estimations des taux d’imposition sur des divergences dans ses estimations des taux d’imposition, il m’a répondu en me bloquant sur Twitter. J’ai également été accusé, à tort, de recevoir de l’ »argent opaque » de milliardaires pour attaquer leurs travaux, comme presque tous ceux qui les critiquent. Aujourd’hui encore, Zucman affirme régulièrement que les opposants à son projet d’impôt sur la fortune en Californie seraient inféodés aux « intérêts des milliardaires », tandis que ses propres motivations seraient, elles, supposément pures et apolitiques ».
De son côté, Vincent Geloso regrette qu’aucun débat scientifique ne soit possible : « Je ne comprends pas pourquoi ils refusent de prendre en compte certaines critiques. Parfois, ils répondent en changeant des choses dans une note de bas de page ou en annexe, sans le dire ou citer les travaux qui pointaient du doigt ces erreurs. Tous ces comportements montrent une forme de négligence avec laquelle je ne suis pas à l’aise. Mais je ne pense pas que le problème vienne de Saez, Zucman et Piketty en particulier. Ce sont les règles académiques qui créent des incitations perverses. La profession a besoin de faire entrer massivement de nouveaux participants dans la conversation, le « peer-review » ne devrait pas être anonyme, et on pourrait avoir, à la place des rapports confidentiels, des articles accompagnés de commentaires critiques. Bref, faire en sorte que le débat soit plus ouvert et transparent ».
Sur X, Gabriel Zucman et Emmanuel Saez ont tenu à clôturer la polémique : « Si les travaux de recherche peuvent toujours être remis en question et améliorés, les conclusions fondamentales de nos travaux ne font aucun doute, et aucun contenu médiocre généré par l’IA ni aucune propagande n’y changera quoi que ce soit ». Dont acte.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/des-centaines-derreurs-dans-les-papiers-de-gabriel-zucman-et-emmanuel-saez-laudit-qui-secoue-la-GT3UYZ7VKBAKREJUTJZ3NYRKSE/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-11-01 10:32:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.