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« Donald Trump n’est pas notre papa » : les coulisses du pouvoir racontées par Bruno Le Maire

« Donald Trump n’est pas notre papa » : les coulisses du pouvoir racontées par Bruno Le Maire

On s’y croirait presque ! Dans une suite d’hôtel avec Donald Trump, dans une villa moscovite avec Vladimir Poutine, dans la salle des fêtes de l’Elysée avec Elon Musk nous murmurant « I’m not used to waiting for people » (Emmanuel Macron se faisait désirer)… Bruno Le Maire raconte bien le pouvoir. En lisant Le temps d’une décision (Gallimard), on touche du doigt les nouveaux maîtres du monde. On comprend comment ils imposent leur force. Des autocrates aux « minotaures de la tech », c’est un saisissant bestiaire que l’on contemple. Au milieu de tous ces carnivores, un herbivore tente de survivre : l’Europe.

L’Express : Il y a dix-huit ans, vous publiez Des hommes d’Etat, dans lequel vous racontiez la réalité du pouvoir en France en ce temps-là. On y croisait déjà un certain… Vladimir Poutine. Les fauves que vous croquiez alors passeraient presque pour des chatons comparés aux « carnivores » dépeints dans Le temps d’une décision !

Bruno Le Maire : Nous pensions alors que les démocraties libérales avaient gagné, et que donc nous pouvions donc entretenir des relations fermes mais courtoises avec Vladimir Poutine, les dirigeants chinois et nos alliés américains, bien sûr. Il s’est produit l’exact contraire de ce que nous imaginions. Le monde a basculé du droit vers la force, des démocraties vers les régimes autoritaires. Même les États-Unis ont cédé à une forme d’autoritarisme : une partie considérable du pouvoir est aujourd’hui détenue ceux que j’appelle les « minotaures de la tech » : les patrons de Google, Amazon, et les autres, qui prennent possession de nos cerveaux après avoir organisé notre vie quotidienne. C’est ce grand basculement que j’ai voulu saisir dans mon livre. Et tâcher de répondre à cette question existentielle : comment nous, européens, nous français, pouvons-nous retrouver une part de décision et définir nous-mêmes notre destin ?

Vous croquez avec à la fois gourmandise et férocité les nouveaux maîtres du monde. Parlons de Trump, qui est très présent dans ce livre. Vous l’avez rencontré à plusieurs reprises. Qu’avez-vous compris de cet homme ?

C’est un homme d’instincts. Il sent les choses et les hommes comme personne. Il ne juge pas, il flaire. Il a fait de l’imprévisibilité une méthode de gouvernement. On ne doit jamais savoir où il est, ce qu’il va dire ou décider. Donald Trump sait séduire à sa manière avec des mots très simples. Il s’adresse à chaque type d’électorat avec un langage différent. Il n’a aucun respect pour les règles démocratiques et son ambition est sans doute d’établir une forme de régime autoritaire aux États-Unis, une des plus grandes démocraties au monde.

Chaque Européen doit comprendre que Trump n’aime ni ne respecte le continent européen. Nous devons en tirer une conclusion politique : l’Europe doit rompre avec ces États-Unis. Pas seulement financièrement, économiquement et technologiquement, mais aussi mentalement. Les Européens doivent devenir adultes. Il faut nous sortir de la tête l’idée que nous avons un « papa », selon l’expression du secrétaire général de l’Otan, qui veille sur nous. Ce papa ne veille pas sur nous, et d’ailleurs ce n’est pas notre papa : l’Europe est beaucoup plus vieille que les États-Unis. Nous sommes arrivés à un moment de notre histoire où, sans clash, sans mots inutiles, nous devons assumer notre indépendance mentale, morale, intellectuelle, scientifique par rapport aux États-Unis d’Amérique. C’est pour moi l’un des plus grands enjeux des prochaines décennies.

« Tout en masse de caoutchouc lourde, sireuse, les cheveux noirs ébouriffés, dégageant une impression de force primale puisée dans la bouche, mais laissant pointer aussi une once de fragilité dans le regard ou une inquiétude comme un animal aux aguets… » Ainsi décrivez-vous Elon Musk. Que vous inspire ce nouveau maître du monde ?

Cet homme est un génie. C’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Mais les génies peuvent aussi être malfaisants. Je raconte notre rencontre lors du sommet Choose France. Mon objectif était de le convaincre de créer des emplois en France, d’ouvrir des usines. Il m’a parlé de la vie sur Mars. Il n’y a que ça qui l’intéressait. Le reste lui paraissait anecdotique. Cet homme veut forcer les portes du réel. C’est son côté fascinant.

Il faut bien mesurer qu’Elon Musk est plus puissant que la plupart des chefs d’État de la planète. Cette puissance, il la met au service d’un projet politique. Elon Musk est un vrai libertarien. A ses yeux, il n’y a aucune limite à la liberté, même pas celle du respect d’autrui. Nous sommes très clairement devant une option civilisationnelle différente de la nôtre.

C’est cet homme-là qui est à la tête de Starlink. Les Européens veulent-ils dépendre de lui pour leurs communications ?

Pour ces « minotaures de la tech », comme vous les appelez, « la démocratie est décevante. Elle donne du pouvoir à des gens qui ne le méritent pas. » Pensez-vous que cette révolution technologique puisse s’accompagner de changements de régimes politiques en Occident ?

Il n’y a pas de démocratie sans citoyens éclairés ni liberté cognitive. À partir du moment où les technologies nouvelles, notamment l’IA, peuvent orienter la pensée dès l’enfance, il existe un risque considérable que les démocraties deviennent des régimes illibéraux. Si on n’a pas conscience de ce risque, c’est que l’on n’a pas compris comment fonctionnaient les algorithmes. Penser, c’est s’ouvrir à ce qui n’est pas soi. Or ces technologies nous enferment dans un seul type de pensée. L’enferment sur soi-même est le ferment des régimes autoritaires. C’est pourquoi la France devrait porter, y compris au niveau européen, le combat de la lecture. Comme tous les Français, je suis bouleversé par le développement de la violence chez les adolescents. On peut établir un lien entre ce phénomène et l’incapacité de certains jeunes à s’exprimer. Ils n’ont pas les mots. Ils n’ont pas de relations humaines animées par la même langue et la même compréhension. Il y a urgence à réagir, et à former notre cerveau à la lecture.

« L’Europe, c’est une anti-puissance, il faut se coucher ou tout faire péter. On recommence à cinq ou six ». C’est Patrick Pouyanné, le président de Total, qui vous dit ça un matin dans un hôtel des Alpes bavaroises, en avalant son bol de muesli. Partagez-vous son avis ?

Si nous continuons à 27, nous n’obtiendrons pas les résultats attendus par nos compatriotes, ni sur le prix de l’énergie, ni sur la relance industrielle, ni sur la protection de nos frontières. Je vous le garantis d’expérience. Lorsque j’étais ministre de l’Agriculture, en pleine crise du lait en 2009, nous avons essayé d’obtenir à 27 un soutien de 600 millions d’euros pour les producteurs dans une situation absolument désespérée. Nous avons négocié des nuits entières. J’avais réussi à arracher ces centaines de millions d’euros à la Commission pour nos agriculteurs. Et à la fin, le représentant de Malte a levé le doigt pour dire « Non, je ne suis pas d’accord » ! Et les négociations ont repris ! Ce n’est plus possible. On ne tombe jamais d’accord et rien n’avance. L’absence de décision est la première cause de la montée des extrêmes en Europe. C’est parce que nous ne décidons pas que les peuples sont légitimement mécontents. L’Europe cause, elle ne décide pas. Or, on ne nous laissera pas le choix. Si nous voulons avoir nos semi-conducteurs, sujet sur lequel je me bats depuis maintenant un an avec ASML, c’est maintenant ou jamais.

Quel sera le pouvoir de décision du prochain président de la République en France ?

Il sera limité. Aujourd’hui, le pouvoir est aussi en Europe, à la Commission européenne, chez les géants de la tech… En tout cas, il ne dépend pas d’un seul homme ou d’une seule femme. Un responsable politique puissant ne concentre pas tous les pouvoirs, il les répartit. Il ne ramène pas tout à soi, il délègue. Un chef d’État qui veut agir avec force doit être capable de projeter la nation dans 10, 15 ou 20 ans en l’intégrant dans un avenir européen. Pour obtenir des résultats, il faut mettre fin à la monarchie technocratique, définir des responsabilités, déléguer un certain nombre de pouvoirs et simplifier les chaînes de commandement.

Bruno Le Maire est l’invité du podcast géopolitique de L’Express « Les temps sauvages », qui sera accessible sur toutes les plateformes dès le 28 avril. Il répond aux questions de Sébastien Le Fol, directeur délégué de la rédaction.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-04-28 16:00:00

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