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Richard Malka : « Vincent Bolloré et Matthieu Pigasse sont les deux faces d’une même pièce »

Richard Malka : « Vincent Bolloré et Matthieu Pigasse sont les deux faces d’une même pièce »

Certains des procès dans lesquels il a bataillé constituent de véritables jalons du débat public. On pense bien entendu au procès des caricatures de Charlie Hebdo en 2007 – dans lequel il défendait l’hebdomadaire satirique. Ou, plus récemment, à sa défense (gagnante) de l’essayiste Raphaël Enthoven, attaqué par LFI pour avoir dit du mouvement Insoumis qu’il était « passionnément antisémite ». Richard Malka, avocat, essayiste, grand défenseur de la liberté d’expression et de la laïcité était l’invité des Grands entretiens d’Anne Rosencher. L’intégralité des quarante minutes d’entretien est à retrouver sur les plateformes habituelles de vidéos comme YouTube et Dailymotion, ou de podcast, comme Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

Anne Rosencher : Il y a une chose que les lecteurs ne se figurent et à laquelle je ne m’habitue pas depuis un certain nombre d’années que je vous interviewe : vous voir arriver toujours précédé d’une protection policière. Quand vous étiez jeune avocat et que vous avez choisi le droit de la presse, vous n’imaginiez pas un jour devoir vivre sous protection de la police et, peut-être, avec la peur…

Richard Malka : Rassurez-vous : je ne vis pas avec la peur. A défaut, j’aurais arrêté depuis longtemps. Je n’ai pas de mérite : ça ne passe pas par mon cerveau. C’est la seule manière de poursuivre mes combats. Quant à la protection policière avec laquelle je vis depuis onze ans… je vous confirme que, lorsque vous avez 23 ans et que vous devenez avocat de Charlie et de sa bande de joyeux drilles – Cavanna, Gébé, Cabu… – vous ne pouvez envisager que les choses tournent ainsi. J’aurais pu décider d’arrêter de défendre Charlie et les causes similaires et je l’ai d’ailleurs envisagé en 2015 après l’attentat tellement c’était dur. Mais c’eût été renoncer à ce que je suis. Entre vie sous protection et renoncement… j’ai choisi la police !

Je le dois aussi à ceux qui ont été tués. Alors, oui : cette protection policière limite ma liberté et elle isole. Mais il y a pire dans la vie. C’est une condition pour continuer à écrire, à plaider, à m’exprimer dans des conférences… Il est triste et inquiétant que nous en soyons là mais au moins peut-on se réjouir que notre République, quelles que soient les alternances depuis onze ans, offre cette protection qui permet de continuer à se battre contre les fanatismes.

Le grand public vous a connu en 2007, lors du procès dit des caricatures de Charlie Hebdo. Vous y défendiez le journal satirique contre des associations musulmanes qui l’avaient attaqué pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Depuis, il y a eu les attentats de 2015, la décapitation de Samuel Paty… Tout cela, vous l’avez vu, hélas, au plus près. Où en est-on aujourd’hui de ces questions ?

Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup d’exemples de livres, de pièces de théâtre, de films qui s’affranchissent des injonctions religieuses, en particulier s’agissant de l’islam. Ou alors ils sont accusés de tous les maux et ils disparaissent, comme le fut le très beau Amal. Un esprit libre du cinéaste belge Jawad Rhalib. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais, aujourd’hui, lorsqu’un un homme ou une femme de culture musulmane veut vivre libre et conserver son esprit critique, il devient vite un « islamophobe ». Je pense évidemment à mon amie Sophia Aram mais aussi à Kamel Daoud, à Boualem Sansal et à bien d’autres.

Pour une partie de la gauche, une personne née dans une famille musulmane n’a pas le droit de s’émanciper de sa religion sinon c’est un traître. Là est le vrai paternalisme, le vrai racisme. Judiciairement, nous avons gagné le combat pour l’émancipation des hommes face aux religions, serait-ce l’islam. Ce fut, il y a longtemps, un combat historique à gauche. Dans la société, c’est plus compliqué. J’ai senti dès 2007 – lors du procès des caricatures – le malaise de la gauche. Caricaturer un évêque ou un rabbin, cela faisait rire tout le monde. Mais un imam, c’était tabou et ça le reste pour beaucoup aujourd’hui encore.

Et dans l’opinion publique ?

Depuis quelques années, notamment depuis Samuel Paty, il y a une libération de la parole sur cette idée très française, très voltairienne, du combat contre l’emprise religieuse. Je pense que ce combat se gagnera ou se perdra à gauche au travers des mondes culturel, universitaire et médiatique.

Une partie importante de la jeunesse voit aujourd’hui la laïcité comme liberticide ou « offensante« 

Je sais… Ce fameux faux « respect » que certains évoquent à tout bout de champ… Le respect, c’est de dire aux gens ce qu’on pense. Ce n’est pas d’être dans un silence « mafieux », parce qu’on a peur des conséquences. Et puis, on ne respecte pas des croyances, on respecte des personnes. Plus on respecte des croyances, moins on respecte les personnes. Ce prétendu respect à l’égard d’une religion est l’ennemi des libertés des hommes en général et des musulmans en particulier. Plus on l’invoque et plus on veut contraindre – voire tuer – les personnes qui ne « respectent pas » – ou pas assez – les croyances. Ce « respect » c’est l’anti-liberté. Pendant des siècles, on s’est battu pour conquérir des droits face aux prétentions des religions à réguler nos vies, pour enfin obtenir le droit de s’exprimer, de penser, de créer, de procréer, d’aimer, de s’habiller comme on veut, et il faudrait renoncer à tout cela. Je suis désolé mais le retour au Moyen Age par « respect », je n’arrive pas à m’y faire.

Cette sanctification des croyances et des cultures d’origine, n’est-ce pas une façon très anglo-saxonne de voir les choses ? La France est-elle dans une bascule culturelle qui la pousse à vivre à l’heure de Londres, ou New York ?

Oui, il y a une influence anglo-saxonne et de son modèle communautariste. Où l’on vit séparé. Notre modèle universaliste n’était pas obsédé par les différences. On a le droit de dire « merde » – pardonnez-moi – à sa communauté d’origine, à sa religion d’origine, à sa cité d’origine. On fait ce qu’on veut. Et l’ennemi de cette liberté de mouvement, de cette liberté de s’arracher à ces déterminismes réducteurs, à ces chaînes qui vous enferment et réduisent votre humanité, votre créativité, c’est aussi le religieux autant que l’obsession des différences qui fait renaître celle des races aux deux extrêmes. A l’extrême droite on n’aime pas les différences et a l’extrême gauche on les glorifie. Ce sont des miroirs. Je préfère l’indifférence aux différences. Précisons que je parle du « religieux » non en tant que spiritualité mais en tant que dogmatisme et prosélytisme.

L’un des champs de bataille politique concerne la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école, cible principale des islamistes (notamment via TikTok), et que certains, désormais, à gauche, qualifient de loi discriminante ou raciste. Qu’en pensez-vous ?

C’est fou que cette gauche-là soit devenue bigote. Ce sont les idées de la Révolution ! La question du voile, j’y ai consacré un chapitre d’un de mes précédents livres. Il y a de nombreuses motivations pour le porter. On peut être tout à fait républicain et porter un voile. On peut vouloir être tranquille ou être très pratiquant. Ma grand-mère, je ne l’ai jamais vue sans son foulard, parce qu’elle venait du Maroc et que c’était sa génération. Je sais que le sujet est complexe, et je ne demande en aucun cas qu’on interdise de porter le voile dans la rue… Mais en faire un symbole progressiste, voire de féminisme, ce serait psychiatrique si ce n’était pas tristement politique.

Aujourd’hui, en France, le port du voile a une signification autonome de la motivation de celles qui le portent. Et c’est cette signification qui est politique. Le voile marque une différence entre les hommes et les femmes : la femme doit cacher sa féminité. Qui osera dire le contraire sans se moquer du monde ? Et la gauche mélenchoniste défend cela ? La soumission, l’effacement du féminin, la ségrégation par le voile ? C’est une perte complète de repères. Une dégénérescence de la pensée humaniste. Au moment où des femmes sont égorgées, lapidées, tuées parce qu’elles refusent de porter le voile. C’est le cas en Iran, en Afghanistan, ça a été le cas en Algérie, où l’on a fait sortir du bus une jeune femme parce qu’elle ne portait pas le voile, pour l’égorger. C’est ce symbole-là que la gauche radicale défend ? Pas moi.

En septembre dernier, vous avez plaidé en défense de l’essayiste Raphaël Enthoven auquel LFI intentait un procès pour injure publique. L’objet du litige : un tweet où il traitait notamment La France insoumise de mouvement « passionnément antisémite ». Durant l’audience, vous avez précisé à plusieurs reprises : « Voilà qui ne devrait pas relever des tribunaux, mais du débat public »…

C’est un mouvement politique qui a été visé. En démocratie, s’il y a bien un champ ou la critique, même vive, même polémique, doit être libre c’est le politique. D’ailleurs, tous les autres partis l’acceptent. Des critiques très violentes sur le parti communiste ou le RN, il y en a. Sur le macronisme, alors là, il y en a vraiment beaucoup. Enfin, tous l’acceptent. Sauf ce parti-là. Cela dit quelque chose de très inquiétant. Que ne feraient-ils pas, s’ils étaient au pouvoir, en matière de liberté d’expression…

Au cours de ce procès (que vous avez gagné), vous avez insisté sur le fait de tenir éloignés tous les débats autour du Moyen-Orient. Vous vous êtes concentré, dans votre plaidoirie, sur les traces d’antisémitisme relevant de vieux clichés culturels, ou d’événements nationaux…

Oui. Quand on parle d’antisémitisme, on ne parle pas des avis des uns et des autres sur le conflit israélo-palestinien. Quand on renvoie des étudiants français juifs à des stéréotypes antisémites, qu’on les met de côté, qu’on les insulte, on ne parle pas d’Israël. Quand on dit que les Juifs sont responsables de la mort du Christ – comme Jean-Luc Mélenchon sur BFMTV en 2020 –, quand on caricature Cyril Hanouna en Juif Süss façon IIIe Reich – comme La France insoumise sur une affiche en 2025 – ça n’a rien à voir avec la tragédie de Gaza… Je me concentre sur le sujet français. Sur l’explosion documentée de l’antisémitisme à l’extrême gauche, qui a dépassé, en termes d’adhésion à des préjugés, celui des électeurs du RN. C’est cela mon sujet. Pas la géopolitique.

Dans les témoins que vous avez cités pour la défense, l’historien Paul Salmona dit : « Si je n’avais eu qu’une seule motivation à venir aujourd’hui, c’eût été la déclaration de Jean-Luc Mélenchon à propos de Mohammed Merah » sur France Inter en juin 2022. Cette déclaration constitue-t-elle aussi une bascule pour vous ?

Il dit, en gros, que l’attentat de Merah n’était qu’un prétexte pour montrer du doigt les Français musulmans. Que ça a été manipulé par ceux qui voulaient l’accession de Macron au pouvoir. Alors là, oui, il n’y a plus de doute. Ce sont les mots d’un conspirationniste maladif. C’est pour ça que j’ai publié cette plaidoirie. J’aimerais que les jeunes ayant l’intention de voter Jean-Luc Mélenchon – qu’ils le fassent, je n’ai pas de conseils à donner, mais qu’ils le fassent en connaissance de cause – aillent voir ce que Jean-Luc Mélenchon a déclaré sur l’attentat de Mohammed Merah, qui a exécuté à bout portant des enfants de 3 à 8 ans dans une maternelle. Ses déclarations sur France Inter sont faciles à trouver.

Récemment, plusieurs polémiques se sont enchaînées autour de Radio Nova, propriété du banquier Matthieu Pigasse. Notamment un sketch mêlant dans un même souffle Yaël Braun-Pivet, Israël, le Mossad, Epstein. Un autre souhaitant la mort de l’humoriste Sophia Aram. Face à l’indignation que leurs sketchs suscitent, ces humoristes répondent souvent : « alors, on n’est plus Charlie ? N’est-ce pas le propre de l’humour que d’être offensant ? »

Ça m’inspire du dégoût que ces gens tentent de s’abriter lâchement derrière Charlie, qu’en réalité, ils abhorrent. Qu’ils se démerdent avec leur humour. Qu’on les laisse faire, mais qu’ils se débrouillent sans se servir de Charlie comme d’un bouclier. Pour moi, ils ne font que dire leur haine des juifs. Mais je suis, bien entendu, pour qu’ils aient le droit de continuer à prétendre faire de l’humour et chacun a aussi le droit de dire ce qu’il en pense.

Ce qui m’interroge davantage, c’est la responsabilité de Matthieu Pigasse qui finance sciemment un discours toxique et dangereux. Là encore, Bolloré et Pigasse me semblent être les deux faces d’une même pièce. Je préfère les milliardaires qui n’interviennent pas dans la ligne éditoriale des médias qu’ils possèdent. J’ajoute que contrairement à ce que prétend Matthieu Pigasse pour toute réponse*, ni Caroline Fourest, ni Philippe Val, ni moi-même n’avons jamais été membres du Printemps républicain. Etre patron de presse, grand banquier international et pratiquer la désinformation et le mensonge à ce niveau-là, sur des faits aussi faciles à vérifier, c’est inquiétant.

En mars dernier, une proposition de loi (dite « loi Yadan ») a été débattue à l’Assemblée. Elle entendait lutter contre « les nouvelles formes de l’antisémitisme » et créait notamment un délit d’appel à la destruction d’un Etat. Finalement, la loi a été retirée avant son examen. Etiez-vous en sa faveur ?

Qui peut penser qu’on va résoudre l’antisémitisme qui sévit en ajoutant des lois aux lois ? Il y en a déjà suffisamment, et les magistrats, en tout cas ceux de la 17e Chambre [NDLR : spécialisée dans les affaires de presse] les appliquent avec discernement : quand on emploie le terme « sioniste » pour dire « juif » – ce que font Alain Soral et Dieudonné depuis longtemps – ils condamnent. Est-ce que ça a résolu la question de l’antisémitisme ? Est-ce que c’est à coups de condamnations qu’on résout le problème du racisme ? Non. Ça donne l’illusion que l’on fait quelque chose. Il faut parfois poursuivre et je l’ai fait mais ce n’est pas là que ça se joue, c’est avant.

* Le 22 mai, Matthieu Pigasse a donné une interview au média Backseat dans laquelle il a notamment réagi au Grand Entretien de l’Express avec Richard Malka dans la version orale, déjà diffusée sur notre chaîne YouTube



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Author : Anne Rosencher

Publish date : 2026-05-26 18:00:00

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