Le maître espion conduisait en tongs. L’image a consterné la classe politique : Pavol Gaspar, le patron du Service d’information slovaque (SIS), à côté d’une voiture de sport jaune canari garée en travers d’une route de campagne. Ce 30 août 2025, le trentenaire vient d’entrer en collision avec un autre véhicule près de Nitra, à l’ouest du pays. L’accident a dévoilé l’existence de sa Dodge Challenger SRT Hellcat, jusqu’ici absente de sa déclaration de patrimoine. Une voiture achetée « il y a plus de cinq ans », « coûtant moins qu’une Skoda Superb », affirme-t-il sur Facebook, ironisant : « Gagner de l’argent signifie aller à un travail pour lequel on est payé. »
Sur le réseau social, Gaspar prend régulièrement à partie des personnalités, critique la presse et tourne en dérision ses détracteurs. « Je comprends la panique des députés de l’opposition, mais je ne vais pas la commenter », s’amuse-t-il le 26 août 2024, lors de sa nomination. « Sa communication est plus celle d’un politicien que d’un chef du renseignement », s’indigne Maria Kolikova, députée du parti Liberté et solidarité, ministre de la Justice de 2020 à 2022. S’il exaspère l’opposition, Gaspar bénéficie du soutien sans faille du Smer, le parti au pouvoir.
Les vieux fantômes de la Slovaquie
Pour diriger le service secret, l’homme a plus qu’un CV. Il a un lien de parenté et une photo. Gaspar fils s’y affiche avec Gaspar père, et exhibe ses tatouages. Sur l’avant-bras droit, le visage de Tom Hagen, le consigliere dans Le Parrain. Sur le bras gauche, celui de son géniteur, Tibor. L’ancien chef de la police slovaque est désormais député du Smer, le parti au pouvoir et l’un des quatre vice-présidents du Parlement. Empêtré dans les ennuis judiciaires, il n’a pas pu prétendre au poste de patron des services secrets que lui offrait sa proximité avec le Premier ministre Robert Fico.
Son fils a donc pris sa place à la mi-2024, en dépit du veto de la présidente progressiste, Zuzana Caputova. « Le gouvernement a modifié les règles internes du SIS afin qu’il puisse d’abord exercer de facto les fonctions de directeur comme adjoint, sans validation présidentielle », explique un ponte du renseignement européen, qui résume : « C’est la fête du slip ». Quand Peter Pellegrini, allié du Smer, remplace Caputova à la présidence, la voie est libre : Gaspar finit par diriger directement. « J’appelle ça être fils de profession », grince le député d’opposition Alojz Hlina.
La manœuvre a fait ressurgir de vieux fantômes. « C’est un retour aux années 1990. Le SIS redevient politique », se désole Jaroslav Malik, ex-haut responsable de la police slovaque. Le service était alors suspecté d’être à l’origine de l’enlèvement du fils du président et d’avoir de forts liens avec la mafia. Madeleine Albright, secrétaire d’Etat, avait qualifié la Slovaquie de « trou noir au cœur de l’Europe ».
Le parcours de Pavol Gaspar a peu de rapport avec le monde du renseignement. Auteur d’une thèse sur la corruption – que la presse slovaque l’accuse d’avoir plagiée, ce qu’il nie -, il effectue deux ans dans la police. « Il ne manifestait pas d’intérêt particulier pour l’apprentissage des méthodes d’enquête. Son niveau professionnel était, d’après moi, insuffisant », estime auprès de L’Express Peter Sloser, ancien colonel de police, chargé de son encadrement.
Frasques à répétition
Gaspar devient greffier dans un tribunal, puis avocat. Il représente son père et un parent éloigné, Norbert Bödör, un sulfureux homme d’affaires. Tous deux sont impliqués dans le « Purgatoire », une vaste opération visant à démanteler un réseau de corruption au sommet de l’Etat, ils sont accusés d’avoir usé de leur influence pour obtenir des informations sur des enquêtes, ou les étouffer.
Gaspar se démène pour les sortir de prison. Dans des enregistrements ayant fuité dans la presse, on l’entend, avec Robert Fico – alors chef de l’opposition -, imaginer la meilleure stratégie pour les libérer. Gaspar se montre particulièrement menaçant – il envisage de « planter une fourchette dans le front » d’un témoin. Un temps inculpé par le parquet pour préparation de faux témoignage, la procédure est ensuite abandonnée. Mais elle n’éteint pas d’autres soupçons, entourant cette fois son patrimoine. Villa surplombant la ville de Nitra, appartement en ville, maison de campagne… Ces acquisitions interrogent, alors qu’elles ont toutes eu lieu lorsque Gaspar travaillait dans le secteur public, avec un salaire modeste. « Je ne suis pas obligé d’expliquer les détails aux médias », a-t-il protesté.
Ces frasques ont des conséquences bien au-delà des frontières. « Le renseignement slovaque est soumis à une forte influence politique, ce qui réduit considérablement son efficacité », tance un ex-directeur du renseignement extérieur polonais. « Sa nomination est considérée comme politique, son rôle est de subordonner le service aux intérêts du chef du parti au pouvoir », poursuit-il.
La presse slovaque indique que le partage d’informations avec les partenaires européens aurait beaucoup diminué depuis son arrivée. « Du théâtre politique », a-t-il démenti dans un entretien télévisé en octobre. Gaspar parle en expert. Quand, à l’automne, l’opposition a organisé une manifestation demandant sa démission à Bratislava, il a fait retirer les drapeaux de l’Otan et de l’UE du siège des services de renseignement. D’après un communiqué du SIS, la mesure visait à dénoncer les ingérences des agences étrangères. Quitte à transformer la Slovaquie à nouveau en trou noir ?
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-06 15:00:00
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