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Hassan III : « poli et froid », proche de sa mère… Un livre-enquête dresse le portrait de l’héritier de Mohammed VI

Hassan III : « poli et froid », proche de sa mère… Un livre-enquête dresse le portrait de l’héritier de Mohammed VI

Bienvenue dans l' »Etat profond » marocain. Un pouvoir de l’ombre entièrement concentré dans quelques rues de Rabat, au sein de ce que les observateurs appellent le makhzen. Une cour du roi façon Versailles formée de conseillers influents, de dirigeants de services secrets, de membres de la famille régnante, d’amis saltimbanques, très rarement de ministres ou d’industriels. Omar Brouksy, probablement le journaliste le mieux informé du Royaume, publie ces jours prochains Fin de règne (Nouveau Monde), un récit inouï sur les coulisses du pouvoir à Rabat. Où les rivalités s’accentuent à la faveur d’une double configuration unique : le roi Mohammed VI est de plus en plus souffrant, atteint de la maladie d’Hashimoto et d’une broncho-pneumopathie chronique obstructive, un mal qui affecte sa respiration et complique chaque effort physique ; depuis plusieurs années, il passe une longue partie de son temps à l’étranger. Dans cette atmosphère crépusculaire – qui n’empêche pas, paradoxalement, les succès diplomatiques – , les intrigants s’épanouissent, les appétits se découvrent.

Pour qui veut comprendre qui gouverne le Maroc, l’enquête en milieu royal d’Omar Brouksy se révèle la parfaite continuation de Mohammed VI, le mystère (Flammarion) l’excellent portrait du monarque, signé Thierry Oberlé, ex-grand reporter au Figaro, dont L’Express s’était fait l’écho en janvier. Cette fois, le souverain apparaît davantage au second plan, relégué par ses empêchements, même s’il demeure le décideur ultime, capable de recadrages brutaux, comme lorsqu’il admoneste Abdellatif Hammouchi, le patron des services secrets intérieurs. Le maître-espion a instigué une campagne de presse hostile aux frères Azaitar, ces boxeurs originaires d’Allemagne devenus les meilleurs amis de Mohammed VI, il tente de se dérober en plaidant l’indépendance des médias. « Je ne savais pas qu’on avait une presse indépendante », tranche ironiquement le roi. Des médias amis seront à nouveau mis à contribution lorsqu’il s’agira de faire passer des messages venimeux à Emmanuel Macron, au creux d’une relation tempétueuse, après la probable mise sur écoute du président français via le logiciel Pegasus ; un épisode finalement dépassé à l’issue d’une visite d’Etat grandiose dont Omar Brouksy relate le détail.

Derrière ce roi chancelant, trois cercles d’influence s’affrontent. Les amis proches, au premier rang desquels l’inénarrable fratrie Azaitar, ont gagné en importance, jusqu’à se comporter en marquis du régime. En témoigne la croquinolesque affaire du « caniche » : en mars 2020, le chien d’Aboubakr Azaitar s’égare dans la ville portuaire de Salé ; une enfilade de policiers et d’agents de renseignement sont mis sur le coup, jusqu’à Hammouchi. L’animal avait été recueilli par un chômeur, immédiatement incarcéré. Les principaux conseillers du roi, Fouad Al-Himma, son ancien condisciple surnommé le « vice-roi », son secrétaire particulier Mounir Majidi, et Yassine Mansouri, le patron du renseignement extérieur, se toisent et ourdissent des machinations par presse interposée. Quant à la famille royale, elle vit dans l’attente de l’avènement du successeur, le prince Hassan. Omar Brouksy esquisse ce que pourraient être l’entourage, les purges et le règne d’Hassan III ; il marquera probablement le retour en grâce de sa mère, la princesse Salma Bennani, personnage romanesque, marginalisée depuis son divorce et auparavant bafouée à la cour où ses manières étaient ridiculisées par une imitatrice, dans un petit spectacle quotidien suscitant l’hilarité des proches de Mohammed VI. La comédie du pouvoir est cruelle, au Maroc plus encore qu’ailleurs peut-être.

Retrouvez ci-dessous la seconde partie de nos extraits exclusifs, consacrée aux plans du futur Hassan III, la place de sa mère, celle de son mentor et les purges qu’il pourrait envisager. La première partie, dédiée aux coups tordus des services secrets, est à lire ici. Etienne Girard

Fidèle à sa mère

[Mohammed VI a divorcé de Salma Bennani fin 2017. Les conseillers royaux donnent l’ordre de l’ignorer. Une période mal vécue par le prince héritier, Hassan.]

En 2021, le prince El Hassan a 18 ans. C’est un jeune homme conscient de la complexité de la situation dans laquelle sa mère a été projetée depuis sa séparation. Mais les deux sont très proches. Complices. Face à la volonté de l’héritier du trône de poursuivre ses études à l’UM6P, à quelques mètres de chez sa mère, et de vivre auprès d’elle, le roi, un peu contrarié au début, n’opposera finalement aucune résistance.

La vie de la princesse et son quotidien s’apaiseront progressivement. La bataille du temps, elle semble l’avoir gagnée, de même que la confiance de son fils. Ils passent quasiment leurs vacances ensemble : en hiver, ils sont à Courchevel où la princesse aime toujours skier ; en été, les îles grecques, toujours. Et puis au Maroc, il y a les rituels des fins de journée : quand ils ne font pas du vélo devant Le Domaine du Lac, ce sont des balades en bateau sur le lac. Entre un prince héritier promis à une destinée hors du commun et une mère au caractère bien trempé, une grande complicité s’est installée, ce qui ne sera pas sans conséquences… politiques. La popularité de la princesse Salma n’a pris aucune ride, aussi bien auprès des femmes que des hommes. Après sa longue traversée du désert émaillée d’épreuves et d’années difficiles, sa patience finit par payer : en janvier 2025, elle se rapproche un peu plus de l’épicentre du pouvoir puisqu’elle est autorisée, douze ans après sa séparation, à s’installer non pas dans une quelconque autre résidence, mais à la résidence royale de Dar-Essalam, l’ancienne demeure de Mohammed V, le grand-père de son ex-mari. A ses côtés, sa fille Khadija et son fils, le prince héritier. Le dauphin. Une victoire ? Un symbole.

Les futures purges d’Hassan III

[Comment le futur roi gouvernera-t-il ? Et qui chassera-t-il du Palais ? Parmi ses victimes attendues, les Azaitar, ces trois frères boxeurs proches de Mohammed VI, mais aussi… certains des conseillers importants du monarque.]

Qui est donc le futur Hassan III ? Quelle personnalité se cache derrière ce jeune homme élancé, au visage sans expression que l’on voit de plus en plus à la télé mais que l’on ne connaît pas assez ? La représentation que les Marocains ont de ce jeune prince héritier reste parcellaire et ne suffit pas à cerner le futur souverain qu’il sera après le décès de son père. Les rares scènes saisies lors des cérémonies officielles, aux côtés de son géniteur, donnent de lui l’image d’un jeune qui, malgré une certaine timidité, n’est pas dépourvu de caractère.

Beaucoup de Marocains se rappellent cette soirée d’avril 2023 à la sortie de la grande mosquée de Casablanca, lorsque le ministre des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, un octogénaire servile, marche involontairement derrière le roi certes, mais devant El Hassan. D’un geste de la main, celui-ci va le rabrouer en le remettant à la place protocolaire d’un ministre : derrière le monarque et le prince héritier. Autres images : comme son père lorsqu’il était prince héritier, le futur roi retire sa main lorsque les dignitaires civils et militaires du régime se jettent sur lui pour la lui embrasser en guise de soumission.

En dehors de ces « flashs » qui relèvent davantage de la communication que du trait de caractère, le futur roi Hassan III demeure un illustre inconnu. « C’est un jeune homme poli, froid, taciturne, peut-être un peu timide », résume l’accompagnateur d’un ancien dirigeant européen en visite privée au Maroc. Pourtant les occasions ne manquent pas de façonner l’image du prince héritier en vue de le présenter, aux yeux des Marocains, dans les habits d’un véritable « futur homme d’Etat », avec une sensibilité sociale, à l’instar de son père avant son accession au trône. Au lendemain du tremblement de terre de septembre 2023, le prince El Hassan aurait pu, par exemple, se rendre sur les lieux de la catastrophe, dans les villages enclavés de l’épicentre, au cœur du Haut atlas. Au lieu de cela, son père et lui se sont contentés de visiter un hôpital à Marrakech quatre jours après le drame. (…)

Pour l’instant, l’un des aspects marquants de la vie du prince héritier reste sa grande proximité vis-à-vis de sa mère. Dans un régime où le pouvoir politique s’identifie davantage à la présence physique et au tempérament de son détenteur qu’aux institutions juridiques, cette complicité mère-fils n’est pas négligeable et peut avoir un impact certain sur la configuration des rapports de force post-M6.

Le capital sympathie et « l’indulgence » des cent jours de l’exercice du pouvoir n’empêcheront pas le futur Hassan III, une fois sur le trône, de se livrer à quelques purges. À commencer par le clan des Azaitar. « C’est la purge la plus facile, note un haut fonctionnaire. Leurs jours, voire leurs heures, seront comptés au Maroc à partir de l’instant où le roi Mohammed VI rendra son dernier soupir. Ils sont détestés par la famille royale, ils sont détestés par l’entourage royal, par l’équipe d’El Himma. Ils sont détestés par les Services. Ils ont intérêt à s’embarquer dans le premier avion pour l’Allemagne, ainsi que tous leurs copains. » (…)

En revanche, la tâche sera moins aisée si le futur Hassan III décide de se passer des services de l’actuel entourage de son père, incarné depuis plusieurs années par celui que l’on surnomme le « vice-roi », Fouad Ali El Himma, et par Abdellatif Hammouchi, le patron de tout le système sécuritaire et, surtout, l’homme le plus informé du pays. Un Etat dans l’Etat ! Les deux hommes sont perçus au Maroc et ailleurs comme les piliers du régime alaouite et leur influence s’est nettement renforcée à cause de la maladie du roi.

Le mentor du prochain roi

[L’industriel Mostafa Terrab est visé par une campagne de presse virulente. Ce que le grand public ne sait pas, c’est qu’il exerce dans l’ombre des fonctions importantes auprès du futur roi.]

Le prince héritier El Hassan est confié à un manager, formé aux Etats-Unis : Mostafa Terrab, le patron de l’Office chérifien des phosphates (ocP), un groupe industriel public, premier producteur et exportateur des phosphates au monde. Né en 1955 à Fès dans une famille proche du palais, l’homme est surdiplômé : Ecole nationale des ponts et chaussées de Paris, master en ingénierie, PhD en recherche opérationnelle du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

En 2006, le roi Mohammed VI l’appelle pour diriger l’ocP. Méthodique, Terrab commande aussitôt un audit au cabinet américain Kroll Talbot Hughes. Dans un rapport accablant, celui-ci révèle, notamment, une « gestion désastreuse de la part de l’ancienne direction » et une véritable opacité financière et managériale. Fort d’une confiance royale qui dure toujours, le patron de l’ocP aura pour mission non seulement de redresser cette structure pharaonique, dont les exportations ont dépassé les 8 milliards d’euros en 2025, mais aussi de l’ériger en portefeuille pour financer le soft power et la promotion de l’image de la monarchie chérifienne en Europe, notamment en France, et la marocanité du Sahara occidental. L’ocP est par exemple le principal financier étranger de l’Institut français des relations internationales (Ifri), basé à Paris et se définissant comme un « centre de recherche et de débat indépendant consacré à l’analyse des questions internationales ».

L’un des membres de son conseil d’administration n’est autre que… Mostafa Terrab. En février 2026, parmi les trois millions de documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein – le magnat de la finance accusé aux États-Unis de viols contre des filles mineures – rendus publics par la justice américaine, certains e-mails évoquent Mostafa Terrab en le présentant comme « le prochain Premier ministre du Maroc ». Dans un courriel rédigé par Epstein le 10 janvier 2011 et consulté par l’auteur, le patron de l’ocP est décrit comme « un homme très sympathique et intelligent. Il est Pdg de l’ocP, la plus grande entreprise d’Afrique du Nord [engrais et acide phosphorique]. Il a dirigé l’autorité de régulation des télécommunications lors de la privatisation et de la vente des licences de téléphonie mobile et de télécommunications. Il a généré des milliards de dollars pour le gouvernement et réalisé une transaction historique. Il conseille le Sénégal sur la restructuration du secteur des télécommunications et la vente des licences. »

C’est à ce profil expérimenté et bardé de diplômes que la mission de « former » le futur Hassan III a été confiée, dans le cadre de l’université privée Mohammed VI polytechnique (UM6P), dont le principal bailleur de fonds est l’ocP. Un pseudo-centre de recherches appelé Policy Center for the South est créé par Terrab en 2014, et rattaché à l’UM6P, pour « couvrir » des activités officiellement académiques mais en réalité destinées au lifting politique, voire diplomatique du royaume. Son siège ? Le campus de l’UM6P, situé à Sala al Jadida, près de Rabat. Policy Center est dirigé par Karim El Aynaoui, un ancien cadre de la Banque du Maroc métamorphosé, aujourd’hui, en « précepteur » officieux du prince El Hassan. Précision : El Aynaoui est membre du conseil stratégique de… l’Ifri. Dopé par la confiance du roi, Terrab a su développer, et entretenir, des relations de proximité et de respect mutuels avec le futur Hassan iii et sa mère. Le patron de l’ocP, qui bénéficie d’une image plutôt positive auprès des patrons et de la bourgeoisie casablancaise, fera-t-il partie du cercle de « proches » sur lequel le prince héritier pourrait s’appuyer pour gérer ne serait-ce que le début de son règne ? Dans les salons feutrés de Casablanca et de Rabat, ce scénario fait partie des projections qui reviennent le plus souvent dans les discussions sur l’après-Mohammed VI.



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Publish date : 2026-04-30 15:00:00

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