Où en est aujourd’hui la France ? Que retenir des deux quinquennats d’Emmanuel Macron ? Un sursaut national et européen est-il possible ? A quelles conditions ? Pour répondre à ces questions, Nicolas Baverez est l’invité des Grands entretiens d’Anne Rosencher.
Avocat, essayiste, ancien haut fonctionnaire et l’un des éditorialistes les plus aiguisés de l’époque, il s’est fait connaître du grand public en 2003 en publiant La France qui tombe, un essai vendu à plus de 200 000 exemplaires. Ces grands entretiens sont à écouter tous les quinze jours, sur toutes les plateformes de podcasts comme Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict mais aussi disponibles en vidéo sur YouTube et Dailymotion.
Anne Rosencher : De tous les indicateurs qui permettent de dresser un panorama de l’état d’une nation, lequel, s’agissant de notre pays, vous inquiète le plus ?
La démographie est un indicateur aussi décisif que sous-estimé. Elle connaît une rupture profonde qui doit nous alerter. En 2025, pour la première fois depuis 1945, la France a enregistré plus de décès que de naissances. La fécondité est tombée à 1,56 enfant par femme, contre plus de 2 au début des années 2010. La chute est vertigineuse, et nous rapproche à grands pas de la moyenne européenne, qui se situe à 1,38 enfant par femme. Ce krach démographique est dramatique pour le développement économique et l’innovation comme pour la soutenabilité de l’Etat-providence. Il atteste surtout de la perte de confiance des Français dans la capacité de notre pays à surmonter sa crise existentielle et à se projeter dans l’avenir.
Autre sujet qui engage l’avenir : l’école. Le niveau de la France en maths et en français a baissé ces dernières décennies dans tous les classements. En parallèle, le poids de la prédestination sociale pèse de plus en plus sur les résultats scolaires. L’école est-elle au cœur du malaise français ?
Deux grandes politiques publiques jouent un rôle déterminant dans la croissance de l’économie à long terme, la cohésion de la société et la stabilité du système politique : l’éducation et la santé. Toutes deux étaient des points forts de notre pays. Toutes deux sont aujourd’hui effondrées. En ce qui concerne l’éducation, nous avons été relégués depuis 2000 du 10e au 26e rang dans le classement Pisa, avec un décrochage particulièrement brutal pour les mathématiques. La désintégration de l’enseignement public nous conduit vers un système à deux vitesses à la britannique, avec une baisse du niveau général d’éducation associée à la montée d’établissements privés d’excellence réservés aux familles très aisées. L’égalitarisme et le renoncement à l’exigence au nom d’une démocratisation pervertie pénalisent en priorité les plus pauvres. L’école n’a pas été victime d’un manque de moyens car les dépenses éducatives dépassent 110 milliards d’euros mais de politiques conduites au nom d’idées erronées. Elle n’a plus été guidée par la connaissance, l’apprentissage, le mérite, le respect des valeurs de la République mais par la mixité sociale, la chute du niveau des élèves comme des professeurs, la distribution massive de diplômes dévalorisés, la tolérance envers la violence.
Pour la santé aussi ?
En matière de santé, nous avons fait le choix d’une médecine soviétique. L’unique principe de pilotage est « le reste à charge zéro », c’est-à-dire la médecine gratuite, qui effectue l’inévitable ajustement entre l’offre et les moyens par la pénurie – les déserts médicaux – et la chute de la qualité des soins. Tant qu’on ne repensera pas la politique de la santé autour de la prévention, de l’accès aux soins pour tous et de la qualité, le système continuera à être de plus en plus coûteux (12,4 % du PIB contre 10 % dans la zone euro), inefficace et inégalitaire. Les pays d’Europe du Nord, eux, ont reconstruit des systèmes de santé à la fois universels et performants, reposant sur une médecine de première ligne, des hôpitaux régionaux, et des hôpitaux extrêmement spécialisés pour les pathologies lourdes tout en intégrant une participation financière des patients. Cela ne remet nullement en cause le principe essentiel de la solidarité mais assure à la fois la qualité de soins et la soutenabilité du système. La solidarité ne se confond pas avec la gratuité.
Autre dossier douloureux : ces dernières décennies, on a sous-estimé la catastrophe qu’allait être la désindustrialisation pour les pays occidentaux. En termes d’aménagement du territoire, de rapport au travail, d’innovation, de souveraineté… Est-ce rattrapable ?
C’est un vrai désastre. La France ne produit plus aujourd’hui que 36 % des biens industriels qu’elle consomme. Et l’industrie ne représente plus que 9 % de la valeur ajoutée du pays. Nous sommes à peu près au niveau britannique, et très loin derrière l’Italie (20 % du PIB) ou l’Allemagne (22 % du PIB). Or l’industrie est vitale. Pour la recherche, et donc l’innovation. Pour les exportations, et donc la compétitivité. Pour l’emploi et le niveau des salaires. La région française qui présente le salaire médian le plus élevé n’est pas l’Ile-de-France mais Auvergne-Rhône-Alpes, du fait de sa force industrielle. C’est le levier du capital qui génère les gains de productivité et donc la possibilité de salaires élevés. Dans les services – avant la mise en œuvre de l’IA – , la productivité et les salaires sont plus faibles. Avec la désindustrialisation, provoquée par la répression financière qui a entraîné une fuite massive des entrepreneurs et des capitaux, la France a fait le choix de la paupérisation, compensant la faiblesse de l’emploi et la stagnation des rémunérations par la distribution de revenus fictifs à travers les aides sociales financées par la dette. Au prix d’une dépendance dangereuse aux importations, y compris dans le domaine alimentaire, et de l’aliénation de la souveraineté aux marchés financiers.
Vous dites que la dépense publique a en quelque sorte financé un « quoi qu’il en coûte » de la désindustrialisation ?
Contrairement à la plupart des pays développés, à l’image de l’Allemagne avec l’industrie ou du Royaume-Uni avec les services financiers, la France n’est pas « spécialisée ». C’est un pays de cocagne qui permet en principe de tout faire avec d’excellents résultats : agriculture, industrie, services, finance, immobilier, tourisme, culture… Mais nous avons méthodiquement saccagé tous ces secteurs avec la même erreur : le choix de la consommation contre la production, de la redistribution contre le travail, de la protection contre l’innovation, de la réglementation contre l’entrepreneuriat, des prélèvements contre l’épargne, des revenus contre le patrimoine.
La France est devenue une pure économie de flux, financés par la dette publique. L’Etat monopolise 57,2 % du PIB tout en étant incapable d’assurer les services de base : éducation, santé, sécurité, justice. Les dépenses publiques atteignent 1 770 milliards d’euros, dont 900 milliards de transferts sociaux. Avec une démographie sinistrée, une croissance atone, des gains de productivité qui stagnent depuis plus de dix ans, un chômage de masse, une paupérisation galopante, une dette publique explosive, tout cela est insoutenable. La France va droit à un choc financier majeur, avec un service de la dette qui est devenu le premier budget de la nation (65 milliards contre 63 pour l’éducation et 57 pour la défense) et qui dépassera 100 milliards dès 2028. Il faut casser cette dynamique en basculant le modèle vers la production et le travail, l’investissement et l’innovation. Cela passe à la fois par une thérapie de choc et par la négociation d’un nouveau pacte social. L’enjeu caché mais central de l’élection présidentielle de 2027 se résume à une question : la France sera-t-elle capable de se réformer par elle-même ou sera-t-elle contrainte de se placer sous la tutelle du FMI, de nos partenaires de l’Union et de la BCE ?
Vraiment ? Vous pensez que c’est une hypothèse possible ?
Ce qui nous menace, ce n’est pas le défaut « à la grecque », mais l’étranglement, comme l’Italie de Silvio Berlusconi en 2011. Ou Liz Truss, au Royaume-Uni, qui en 2022 a dû démissionner en moins de 50 jours après avoir présenté un budget irresponsable, qui a déclenché une attaque des marchés financiers. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, il n’existe pas dans l’histoire d’Etat ayant gagné contre les marchés en cas de crise financière. Et ce sont toujours les plus vulnérables et les plus pauvres qui paient le prix le plus élevé, comme le rappellent la Grèce ou l’Argentine.
S’agissant de l’industrie, quand on regarde les stratégies de nos grands compétiteurs comme les Etats-Unis ou la Chine, on s’aperçoit qu’ils font du protectionnisme. En subventionnant leur industrie, ou en réactivant les tarifs douaniers. L’Europe ne pèche-t-elle pas par naïveté en se disant qu’elle pourra s’en sortir tout en restant la « mondialisatrice » de la bande ?
Vous avez mille fois raison : on doit faire la politique économique du monde tel qu’il est et non pas du monde tel qu’on le rêve. En théorie, le libre-échange est infiniment supérieur au protectionnisme parce qu’il permet de stimuler l’offre et l’innovation tout en diminuant les prix pour les consommateurs. Mais il suppose des règles, notamment la réciprocité et la prohibition des manipulations monétaires, ainsi que des institutions pour les faire respecter. Le monde du XXIe siècle est très éloigné de cela. Il est dominé par la politique de puissance, le protectionnisme, l’arsenalisation des échanges et des paiements. La Chine investit des sommes considérables pour soutenir l’innovation et ses exportations qui font l’objet d’un dumping systématique, avec pour objectif de conquérir le reste du monde non par la force, mais par la dépendance économique, comme on l’a constaté durant l’épidémie de Covid. Elle a construit un pouvoir de marché ultra-dominant dans la plupart des biens essentiels, dans la santé, dans les industries vertes – batteries, véhicules électriques, équipements liés aux renouvelables -. Ses prochaines cibles sont l’IA, les biotechnologies, l’espace. Cet impérialisme économique et commercial est inacceptable, au même titre que les accords léonins que Donald Trump cherche à imposer, et dont le meilleur exemple est la reddition inconditionnelle de l’Union européenne à Turnberry.
C’est à l’échelle européenne qu’il faut agir face aux nouveaux empires ?
Absolument. L’Europe ignore et dévalorise ses atouts. Le grand marché compte 450 millions de consommateurs à haute valeur ajoutée. Il n’a été régulé que par une ouverture sans contrepartie et par un principe de concurrence assimilé au prix le plus bas pour le consommateur. Cette conception biaisée de la concurrence a cassé le capitalisme européen, en tuant l’investissement et l’innovation. L’Europe exporte son épargne à hauteur de 300 millions d’euros par an aux Etats-Unis pour financer le rachat par les entreprises américaines de nos cerveaux, nos talents, nos technologies, nos actifs stratégiques. C’était désastreux à l’âge de la mondialisation, cycle dont l’Europe a été le grand perdant. C’est suicidaire à l’ère des empires, qui voit l’Amérique basculer dans l’illibéralisme pour devenir un prédateur et non plus un protecteur, qui voit la violence proliférer et sortir de tout contrôle. L’économie mondiale continue à reposer sur de fortes interdépendances, comme on le constate avec le blocage du détroit d’Ormuz, mais ces interdépendances sont contrôlées, surveillées, pilotées par les Etats, qu’il s’agisse des importations, des exportations, des capitaux, des flux de données, de l’immigration. Les Etats ont la main sur les marchés ; les problématiques de sécurité et de souveraineté priment sur l’optimisation des chaînes de valeur. Nous devons agir dans le monde réel, même s’il est très dur, injuste, violent, sans renoncer à le transformer. Et l’Europe a une carte formidable à jouer.
En quoi ?
Avec la conversion des Etats-Unis à la démocratie illibérale, l’Europe pourrait rester, avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada, comme l’un des rares espaces du monde du XXIe siècle qui combine la liberté politique, un Etat de droit fiable – même s’il faut l’alléger -, une monnaie gérée par une banque centrale indépendante, une forte concentration de capital humain, d’épargne et de patrimoine. Ne manque que l’essentiel : l’unité, la volonté et une stratégie.
Y a-t-il une prise de conscience ? Le rapport de Mario Draghi, présenté en 2024, émettait un certain nombre de préconisations pour le sursaut européen. Les travaux de suivi font état de 50 % des points appliqués, et encore ce n’était pas les plus centraux…
Mario Draghi a non seulement établi un diagnostic incontestable sur la vulnérabilité de l’Union mais défini un plan d’action pour la réorienter vers la compétitivité, la souveraineté et la sécurité. Malheureusement, cet agenda reste pour l’essentiel lettre morte du fait de Madame Ursula von der Leyen, qui, sans doute parce qu’elle est largement responsable du « monstre bureaucratique » qu’est devenue la Commission, a entrepris de l’enterrer méthodiquement. De manière étonnante, c’est au sein du Parlement européen et de l’émergence d’une nouvelle majorité, que sont nées les initiatives les plus marquantes, qu’il s’agisse de la remise en cause du carcan réglementaire du Green Deal ou des directives CSRD/CS3D. Malheureusement, les grands Etats restent passifs car ils sont eux-mêmes en crise et que la crédibilité de leurs leaders est nulle dans le cas d’Emmanuel Macron, très affaiblie pour Friedrich Merz, Giorgia Meloni ou Pedro Sanchez, contestée pour Donald Tusk.
Cela dit, il n’y a jamais de fatalité. Voyez l’incroyable résistance de l’Ukraine face à la Russie, une Ukraine désormais adossée à l’Europe depuis l’alignement des Etats-Unis de Donald Trump sur la Russie de Poutine. Voyez l’Europe du Nord qui parvient à concilier compétitivité, innovation, solidarité, transition climatique et réarmement face à la Russie. Voyez aussi la multiplication des accords commerciaux avec les autres pôles démocratiques : Canada, Mercosur, Inde, Australie, Nouvelle-Zélande, Corée du Sud, qui réinventent le multilatéralisme en dehors des Etats-Unis. Nous retrouvons l’authentique esprit européen, qui consiste, dans une situation d’infériorité démographique, économique, militaire, à trouver des solutions intelligentes et innovantes en faisant appel aux ressources des citoyens. L’Europe est incontestablement en grande difficulté, mais elle dispose d’une fenêtre historique pour devenir le continent de la liberté au XXIe siècle, maintenant que les Etats-Unis, de manière absurde, ont rompu avec leur histoire et leur destin qui fondait leur puissance.
Vous avez un texte pour nos confrères du Point intitulé : « Emmanuel Macron a sorti la France de l’histoire ». Etait-on encore dans l’histoire avant Emmanuel Macron ? Ou en était-on déjà un peu sorti ?
Le déclin français ne remonte pas à Emmanuel Macron mais débute dans les années 1980, quand la France se coupe des pays développés avec la relance à contre-courant de 1981, avant de se refuser à s’adapter à la nouvelle donne de la mondialisation et de la création de l’euro. Depuis lors, le fossé n’a cessé de se creuser entre notre discours de puissance et l’affaiblissement de nos moyens de puissance : le blocage de l’économie s’est élargi en anomie de la société, en crise politique puis en désintégration de la nation.
Mais Emmanuel Macron a formidablement amplifié et accéléré le mal français, transformant le lent déclin en chute libre. Il a méthodiquement cassé tout ce qui avait résisté et qui constituait la colonne vertébrale de notre pays. Il a cassé les institutions avec l’hyper-présidentialisation puis la dissolution qui a paralysé la décision publique. Il a cassé l’Etat, supprimant le corps préfectoral alors que des pans entiers de la population et du territoire sont soumis à la seule loi de la violence, supprimant le corps diplomatique au cœur des pires tensions depuis les années 1930. Il a cassé les finances publiques, en accumulant 1 500 milliards de dette au cours de ses deux quinquennats. Il a cassé la République en multipliant les concessions au communautarisme, jusqu’à envisager de lui donner un statut constitutionnel avec le projet de révision sur la Corse. Il a ruiné le crédit et l’influence internationale de la France.
Prenez l’Afrique : jusqu’à Emmanuel Macron, la France était la nation indispensable dès qu’il se passait quelque chose en Afrique ; depuis, elle est la nation infréquentable qu’il faut à tout prix exclure pour trouver des solutions. En Europe, qui était censée fournir la ligne directrice de ses présidences, la France se trouve totalement marginalisée. L’avenir de l’Union, y compris en matière de défense, se définit entre Berlin et Rome. Les pays d’Europe du Sud qui se sont redressés ne veulent surtout pas être comparés ou associés à notre pays. Emmanuel Macron a fait de la France l’homme malade de l’Europe, nous ramenant à la fin de la IVe République.
Comme tous les démagogues et les Narcisse qui ne sont mus que par l’admiration qu’ils se portent, Emmanuel Macron ne laissera en héritage qu’un vaste champ de ruines. Avec ce cruel et tragique paradoxe qu’il s’est fait élire deux fois comme rempart à l’extrême droite alors qu’il est devenu le marchepied et le fourrier du RN. Mais là encore, rien n’est écrit. La France n’a pas succombé pour l’heure à la tentation populiste alors que ses maux auraient dû l’y conduire la première. Au soir du premier tour des législatives de 2024, l’arrivée au pouvoir du RN semblait inéluctable ; or elle n’a pas eu lieu. Les Français restent en attente d’un projet de redressement du pays qui évite tant une expérience illibérale que la mise sous tutelle du pays. C’est parfaitement possible car notre pays regorge d’atouts. Il revient aujourd’hui aux Français de s’engager et de se mobiliser pour reconstruire, dans le cadre de la République et en rejetant l’extrémisme, ce qu’Emmanuel Macron a détruit.
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Author : Anne Rosencher
Publish date : 2026-06-02 16:00:00
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