Les Américains ont tellement répété aux Européens qu’ils étaient dépassés qu’ils ont fini par les croire. À l’heure de rebâtir leur industrie des puces, les 27 se demandent s’ils peuvent réussir leur comeback. Le spectaculaire retour du Japon dans le secteur devrait piquer notre orgueil. Leader dans les années 1980, le pays avait lui aussi décroché face à Taïwan et la Corée du Sud les décennies suivantes. Mais depuis quelques années, il a planifié des investissements conséquents – 65 milliards de dollars d’ici 2030 dans les puces et l’IA – et cumule les succès. Il a ainsi convaincu TSMC d’ouvrir une usine de pointe à Kumamoto. En parallèle, son champion national Rapidus, soutenu par l’État et un consortium d’entreprises (Denso, Toyota, Kioxia, SoftBank, MUFG Bank, NEC, NTT, Sony…), est en bonne voie de tenir son pari : fabriquer en 2027 des puces avancées en 2 nanomètres. « On a l’air un peu ridicules à côté », grimace un expert européen du secteur.
Le coup à l’ego encaissé, l’exemple du Japon peut cependant inciter à l’optimisme. Il prouve qu’un retour en force dans les puces n’a rien d’impossible. D’autant que l’Union européenne, qui dévoilait ce 3 juin son Chips Act 2, a des atouts non négligeables dans le domaine. Une nouvelle génération de start-up innovantes a fleuri sur le Vieux Continent. Aux Pays-Bas, Axelera AI a bouclé un tour de table de 250 millions d’euros en février dernier. En France, Scintil Photonics et Vsora ont respectivement levé 50 millions et 46 millions l’an dernier. SiPearl entre dans les étapes finales de production de son microprocesseur de pointe Rhea1. « Il commencera en fin d’année à équiper le supercalculateur européen Jupiter », précise Philippe Notton, PDG et cofondateur de l’entreprise. L’Allemagne n’est pas en reste avec sa deeptech Black Semiconductor. L’UE compte, en outre, des acteurs historiques stratégiquement placés.
Engouement des investisseurs
Le joyau de la couronne est bien sûr le néerlandais ASML, qui détient 100 % du marché des machines de lithographie avancée (EUV), ces engins de la taille d’un bus qui permettent de fabriquer les puces les plus sophistiquées. Sans elles, Nvidia ne pourrait tout simplement pas produire ses puces IA que la Silicon Valley s’arrache. Mais ASML est le cœur d’un écosystème bien plus vaste. Zeiss, ASM International, BESI, Aixtron, Suss, EVG, VAT… « L’UE abrite une foule d’entreprises ayant pour la plupart un leadership mondial. Elle détient ainsi 35 % des parts du lucratif marché des équipements de production de semi-conducteurs. Et même 44 % si l’on inclut les sous-systèmes », pointe Jean-Christophe Eloy, président fondateur du cabinet Yole Group. Avec Air Liquide, Merck ou encore Soitec, le Vieux Continent possède également des fleurons des matériaux et des gaz spéciaux utilisés par cette industrie. Sans compter « des industriels implantés de longue date qui ont accumulé un savoir-faire prodigieux pour la production de composants de semi-conducteurs », souligne Sébastien Dauvé, directeur du CEA-Leti. Parmi les plus connus, le franco-italien STMicroelectronics ou l’allemand Infineon.
Des arguments qui n’ont pas échappé à la sagacité des investisseurs : l’indice Stoxx Europe Total Market Semiconductors a bondi de 127 % depuis le début d’année, souligne une récente note de La Financière de l’Échiquier. Avec le CEA en France et l’Imec en Belgique, l’UE abrite enfin des pôles de recherche, prisés des fondeurs asiatiques comme TSMC et des champions du design américains. « L’Europe nourrit un complexe injustifié dans les puces », résume avec amusement Philippe Notton de SiPearl.
Comment l’Europe peut-elle habilement jouer ces cartes ? Le quantique a été fortement mis en avant car l’UE y est bien positionnée, avec de belles start-up telles que Planqc, Pasqal, Alice & Bob, IQM, Quandela ou Quobly. Les ordinateurs quantiques pourront donner une longueur d’avance à certaines industries clés : pharmaceutique, matériaux, énergie, etc. Mais ne nous y trompons pas : le quantique ne sera pas un marché de volume. Et l’Europe doit en conquérir d’autres simultanément. À commencer par celui de l’IA. Déjà, sous son effet, le marché des semi-conducteurs a bondi de 26 % en douze mois pour atteindre 704 milliards d’euros. D’ici 2030 il devrait s’envoler à 1 307 milliards, les composants liés à l’IA comptant pour 70 % de cette croissance.
Nvidia a pris une avance difficile à rattraper dans les puces conçues pour l’entraînement des grands modèles de langage (LLM). Mais bien d’autres pans sont prometteurs, notamment l’inférence, un marché majeur puisqu’il s’agit des puces traitant les échanges quotidiens des usagers avec l’IA. Les cadors de l’intelligence artificielle qui s’échinent à bâtir un modèle rentable sont avides de toute innovation permettant de rendre cette inférence moins énergivore, plus rapide, moins coûteuse. Un champ où se placent précisément des start-up telles que le français Vsora.
Le syndrome de la « cathédrale dans le désert »
Bruxelles doit encourager ces Européens qui innovent dans le design, même s’ils font pour l’heure fabriquer – comme tout le monde – à Taïwan. Attendu que l’Europe n’a pas, comme les États-Unis ou la Chine, de grands acteurs numériques consommant autant de puces que les Gafam, c’est grâce à eux qu’elle pourra demain faire émerger une demande. Qui justifiera par la suite de fabriquer localement. Les lignes de production de semi-conducteurs sont en effet onéreuses. « Tant qu’une demande européenne pour des puces de pointe n’est pas constituée, ouvrir des usines sur place revient à construire des cathédrales dans le désert », explique Jean-Christophe Eloy.
La photonique est l’autre marché que l’Europe doit conquérir. « Cette technologie innovante qui exploite la lumière plutôt que les seuls signaux électriques permet de transmettre davantage de données, plus vite, tout en réduisant la consommation d’énergie », explique Sébastien Dauvé, au CEA-Leti. Et l’Europe y est bien placée.
Le financement sera évidemment le grand défi de l’UE dans le domaine. « Jusqu’au milieu des années 2000, les fonds d’investissements européens s’intéressaient encore au hardware », pointe Khaled Maleej, cofondateur de Vsora. Ils se sont par la suite focalisés sur le software, jugé moins risqué car moins coûteux. “Mais à l’ère de l’IA, ce fossé s’estompe. Le software requiert des tours de table de plus en plus gros. Et les entreprises qui développent de l’IA s’intéressent de plus en plus aux infrastructures », analyse Bernard Liautaud, associé et DG du fonds Balderton, qui vient de lancer, avec cent fondateurs et patrons emblématiques de la tech, Built In Europe, une campagne et une plateforme visant à attirer les talents vers les pépites de l’UE.
Du côté de Bruxelles, divers mécanismes, par exemple des marchés publics innovants, pourraient aider les entreprises à financer le développement de solutions pas encore commercialisées. L’enjeu consistera à convaincre les pays n’ayant pas d’industrie des puces que le succès des Français, Néerlandais, Italiens et Allemands dans le domaine leur bénéficiera également.
Les leçons à tirer du Chips Act 1
Pour revenir dans la course, l’Europe a également intérêt à renforcer ses liens avec Taïwan, l’île où sont fabriquées 90 % des puces les plus avancées. Les investissements de Foxconn en France et de GlobalWafers en Italie, sont des signaux encourageants. Mais, pointe une note de Mathieu Duchâtel, expert de l’Institut Montaigne, le vrai test sera le succès de l’usine ESMC à Dresde, une joint venture de TSMC avec NXP, Bosch et Infineon représentant un investissement de 10 milliards d’euros. L’Europe doit « veiller à l’attractivité du site, en agissant sur la disponibilité du foncier, le coût et la fiabilité de l’accès à l’énergie, la gestion de l’eau, la formation des talents et l’efficacité administrative. »
L’échec du Chips Act 1 doit-il nous inquiéter ? Pas forcément. Certes, le grand projet d’usine Intel à Magdebourg a capoté. Et l’UE ne tiendra pas sa cible de production en 2030. D’environ 10 % de parts de marché, elle ambitionnait de passer à 20 % d’ici là. Selon la Cour des comptes européenne, elle devrait plafonner à 11,7 % à cette échéance. Mais ce premier volet réglementaire a été conçu et présenté avant ChatGPT, au sortir du Covid et de ses inquiétantes pénuries de semi-conducteurs. Les priorités définies à l’époque n’étaient pas absurdes. Elles le sont devenues, maintenant que la vague IA a redéfini toute l’économie numérique. Le Chips Act 2 corrige donc le tir.
Les Européens sont également plus unis sur la question des puces, et comprennent mieux les différentes couches de l’économie numérique. Cette « stack » dont Arthur Mensch rappelait l’importance dans son audition à l’Assemblée nationale. Au premier étage, l’énergie. Au deuxième, les puces. Au-dessus : les data centers et les fournisseurs de cloud. Derniers étages de la fusée, les LLM puis les applications. « Une chaîne de valeur qu’il faut investir à tous les niveaux », explique Anissa Kemiche, en charge des affaires publiques européennes de Numeum, qui organisait à Paris fin mai, le Tech7 avec les ministres du numérique et les associations professionnelles du secteur tech de chaque pays du G7.
Si l’Europe fait fleurir sur son sol des data centers mais ne produit ni les puces qui les équipent, ni les modèles qui tournent dessus, elle n’aura que les miettes d’un gigantesque millefeuille. D’autant qu’elle ne gardera pas éternellement l’avance dans la lithographie avancée que lui assure ASML, au vu des moyens que la Chine déploie pour rattraper son retard. La stratégie la plus prudente pour l’Europe est de se montrer audacieuse.
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Author : Anne Cagan
Publish date : 2026-06-03 18:00:00
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