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Sera-t-il le « dernier Premier ministre du Royaume-Uni » ? Andy Burnham face au risque sécessionniste

Liverpool, le 29 septembre. A la tribune du congrès annuel du parti travailliste, Andy Burnham doit s’interrompre près d’une minute, la gorge nouée. Il pense à son père qui vient de mourir, « un homme qui n’a pas fini le lycée » et dont le fils est devenu Premier ministre. « Le pays, notre union, n’est pas parfaite », lance-t-il à une salle debout, « mais elle représente encore quelque chose qui vaut la peine qu’on se batte pour elle. » Et il promet de se battre « de toutes ses forces » pour que le pays reste uni.

Cet avertissement n’est pas lancé au hasard. Quinze jours plus tôt, à Cardiff, capitale du pays de Galles, quatre dirigeants nationalistes ont mis la question de l’unité du Royaume-Uni au cœur de l’actualité. Ironie de l’histoire, c’est le grand projet d’Andy Burnham qui leur en a donné l’occasion. Pour comprendre, il faut revenir à l’été. Ancien maire du Grand Manchester, surnommé le « roi du Nord », Andy Burnham a pris la tête du Labour et du gouvernement en juillet, après avoir poussé Keir Starmer vers la sortie. Sa grande idée tient en un mot : décentralisation.

Le Royaume-Uni est l’un des pays les plus centralisés d’Europe. Burnham veut transposer à tout le pays la recette qu’il dit avoir expérimentée à Manchester : donner aux territoires les moyens de « décider de leur propre destin » pour relancer la croissance, et sortir le pouvoir de Whitehall, autrement dit Londres. Concrètement, les maires et les grandes régions anglaises garderaient une part de l’impôt sur le revenu collecté chez eux à partir de 2028, au lieu de dépendre des dotations de l’Etat. Ils auraient plus de pouvoirs sur les transports, le logement, l’énergie ou l’innovation. Les détails seront présentés dans un livre blanc, attendu au plus tard le 28 octobre, jour de la présentation du budget.

Signature d’un « pacte d’indépendance »

C’est donc à Cardiff, le 14 septembre, que John Swinney, Rhun ap Iorwerth et Michelle O’Neill, Premiers ministres d’Ecosse, du pays de Galles et d’Irlande du Nord, ont signé un protocole d’accord, sans valeur juridique mais à grande portée politique. Mary Lou McDonald, la présidente du Sinn Féin, l’a d’ailleurs paraphé avec eux. Son parti milite pour la réunification de l’Irlande du Nord avec la république d’Irlande. La presse a aussitôt parlé d’un « pacte d’indépendance ». Le texte affirme en effet le droit de chaque nation à choisir son avenir et appelle Londres à « préparer, planifier et faciliter le changement constitutionnel » dans chacune d’elles. En clair, il s’agit d’ouvrir la voie à des référendums d’indépendance en Ecosse et au pays de Galles, et à un référendum sur la réunification en Irlande du Nord.

Le moment n’a rien d’anodin. Pour la première fois de l’histoire du Royaume-Uni, des partis favorables à la sortie du royaume gouvernent au même moment les trois nations : le SNP à Edimbourg, le Sinn Féin à Belfast et, depuis mai, Plaid Cymru à Cardiff, qui a mis fin à un siècle de domination travailliste au pays de Galles.

Deux jours avant cette signature, Donald Trump, en visite à Dublin, avait lancé : « L’Irlande sera un jour réunifiée, alors pourquoi pas maintenant ? » Il y a quarante ans, de tels propos auraient fait l’effet d’une bombe. Ils ne choquent plus depuis que l’accord du Vendredi saint de 1998, qui a mis fin aux violences en Irlande du Nord, a prévu cette éventualité par référendum, au Nord comme au Sud.

La tentation indépendantiste écossaise et l’aspiration à l’unification irlandaise font leur chemin, lentement mais sûrement, depuis deux générations. En Ecosse, les enquêtes d’opinion placent les partisans de l’indépendance dans une fourchette comprise entre 45 % et 50 % avec un soutien sensiblement plus élevé chez les jeunes. En Irlande du Nord, l’hypothèse d’une réunification séduit aussi tout particulièrement les jeunes générations. Côté gallois, le sentiment indépendantiste est plus timide (32 % en faveur, selon le dernier sondage), mais la solidarité entre nationalistes celtes est réelle. Par ailleurs, depuis dix ans, le Brexit a largement contribué à attiser ces envies de sécession. Ecossais et Irlandais du Nord ont voté contre la sortie de l’UE en 2016, dont ils subissent les conséquences économiques et politiques. A Belfast comme à Edimbourg, on voit la réunification comme un moyen de retrouver l’Union européenne.

Burnham piégé par sa propre logique

On peut évidemment considérer ce « pacte » comme une posture, car les nationalistes ne peuvent pas décider seuls d’un référendum. D’un point de vue strictement juridique, il leur faut l’assentiment du Parlement de Westminster. En Irlande du Nord, l’accord du Vendredi saint prévoit un référendum sur la frontière, mais la décision de l’organiser revient au seul ministre britannique chargé de l’Irlande du Nord, quand il estimera qu’une majorité pourrait voter pour la réunification. Récemment saisis, les tribunaux ont rappelé que la loi laisse volontairement ce critère très flou. L’objectif du texte de Cardiff est donc de faire pression sur Londres pour qu’il lève ce verrou.

Andy Burnham se retrouve ainsi piégé par sa propre logique. Il veut renforcer le Royaume-Uni en rapprochant le pouvoir des citoyens, pas l’affaiblir. Le problème est qu’il n’a pas encore précisé ce qu’il entend par décentraliser vers les régions et vers les nations. Pour Laura McAllister, professeure de politiques publiques à l’université de Cardiff, il s’est pris les pieds dans ses contradictions : « Voici un Premier ministre britannique partisan de toujours plus d’autonomie, mais gêné par tout véritable changement constitutionnel. »

Le journaliste écossais Kenny Farquharson estime que ses annonces ont déjà inspiré les « Scot Nats », les nationalistes écossais. Le Premier ministre d’Ecosse John Swinney vient de lancer la plus vaste refonte des collectivités écossaises depuis les années 1990 : les 32 conseils locaux actuels pourraient être ramenés à une dizaine, voire moins, avec davantage de pouvoirs en matière de logement, de transport, d’investissement et d’éducation. Comment Burnham pourrait-il refuser à l’Ecosse ce qu’il prône lui-même pour l’Angleterre : des super-régions dotées de superpouvoirs, des maires élus directement et une plus grande autonomie de gestion ?

L’éditorialiste Simon Jenkins prend très au sérieux ce bras de fer entre « l’alliance celte » et l’Angleterre. Selon lui, « la dévolution de 1999 [NDLR : le transfert d’une partie des pouvoirs du Parlement britannique vers des institutions élues en Ecosse, au pays de Galles et en Irlande du Nord] menée par Tony Blair n’a pas apaisé la soif d’indépendance des nationalistes. Elle l’a aiguisée, et les plans de Burnham ne font que précipiter les choses ». Et d’ajouter : « Si le Premier ministre était sincère, et vu les sondages, il laisserait les Ecossais décider de leur destin par un second référendum ». Une Ecosse indépendante ferait « économiser au pays les 25 milliards de livres que coûte chaque année le déficit budgétaire écossais », poursuit Jenkins, et donnerait des ailes à une nation de près de six millions d’habitants. Une Irlande réunifiée pourrait, elle, profiter au Nord, moins prospère que son voisin du Sud.

A Liverpool, Andy Burnham a promis de se battre pour l’unité du pays. Il va devoir jouer serré. John Swinney, lui, prédit qu’il sera « le dernier Premier ministre du Royaume-Uni ». A ce dernier de lui donner tort.



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Author : Agnès Poirier

Publish date : 2026-10-03 10:00:00

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