Et si on arrêtait de railler la « start-up nation » ? Ces milliers de jeunes pousses concentrent aujourd’hui plus de 20 % des dépenses en recherche et développement (R&D) en France, chiffre auprès de L’Express Paul-François Fournier, directeur de l’innovation chez Bpifrance, la première banque de cet écosystème. Une proportion qui ne devrait faire qu’augmenter, puisqu’il n’a jamais été aussi facile d’inventer à l’ère de l’IA. Cet ancien ingénieur, formé à l’école Polytechnique et passé par la vice-présidence d’Orange, vient de publier l’ouvrage Innovation² – La nouvelle fabrique de l’innovation entre start-up et grandes entreprises (éditions Anne Carrière). Sa thèse : les mastodontes du CAC et autres multinationales ne profitent pas encore des idées souvent novatrices qu’il voit passer depuis une douzaine d’années dans son bureau parisien du boulevard Haussmann. Chaque camp, qu’il connaît bien de l’intérieur, a pourtant beaucoup à y gagner. Explications.
L’Express : Pourquoi les start-up et les grands groupes devraient-ils davantage travailler ensemble ?
Paul-François Fournier : Il existe des signaux que l’on ne peut plus ignorer : les start-up représentent aujourd’hui plus de 20 % des dépenses en R&D en France, presque le double d’il y a 10 ans. Les grands groupes, à l’inverse, peinent de plus en plus à produire de l’innovation en interne, mais restent inégalés en matière d’industrialisation et de distribution mondiale. Ces deux mondes, que le numérique a d’abord opposés, ont vocation à se rapprocher, en particulier avec la « deeptech », fruit de la recherche fondamentale. Travailler étroitement avec une start-up française peut permettre un mouvement vertueux : pour le grand groupe, c’est donc un accès aux dernières découvertes dans leur secteur. Pour la start-up, décrocher un contrat avec un acteur industriel peut représenter un tournant majeur dans son développement, et lui permettre de grandir plus rapidement.
Wandercraft, avec Renault, est un signal positif récent. Le constructeur automobile a investi dans le dernier tour de table et commandé 350 robots produits par cette start-up. Cela change la capacité industrielle de Renault, et au passage le regard des investisseurs sur Wandercraft, lui ouvrant la porte à d’autres industriels en lui donnant une référence majeure. Il faut qu’il y en ait d’autres.
On oppose souvent l’agilité des jeunes pousses à l’inertie des grands groupes…
C’est un peu de ce cliché que j’ai voulu sortir dans l’ouvrage. En réalité, les grands groupes se sont petit à petit inspirés des codes des start-up en faisant eux-mêmes du corporate venture (capital-risque), du scouting (repérage) de start-up, en opérant des partenariats et des achats… Et il faut reconnaître que la multiplication des crises récentes comme le Covid, la guerre en Ukraine, aujourd’hui l’Iran, ne les a pas toujours aidés à préparer l’avenir sereinement.
Il faut malgré tout passer à l’étape suivante, plus structurelle. En organisant le rapprochement comme un processus à part entière, avec moyens, ambition et gouvernance : comme l’est d’ailleurs la R&D interne. Il existe une panoplie d’outils – partenariats stratégiques, achat innovant, investissement direct ou acquisition – qui doivent être coordonnés. Dans beaucoup de grands groupes, chacune de ces options est gérée séparément : la direction de l’innovation pour les partenariats avec les start-up, la direction financière pour l’investissement, les business units pour certains accords, le PDG directement ou les services M&A pour les fusions-acquisitions.
Mon message est de rappeler que la situation est urgente. L’intelligence artificielle générative va accélérer la transformation. Historiquement, innover supposait d’immenses data centers, son propre matériel, et il n’existait peu ou pas de capital-risque. Les grands groupes détenaient une forme de monopole de l’innovation. La baisse du coût d’entrée est précisément ce qui a permis l’émergence des start-up.
Les barrières à l’entrée pour innover vont continuer de se réduire, on verra donc apparaître toujours plus de jeunes pousses. À un moment, il deviendra critique pour les grands groupes de se préparer, au risque de se faire prendre des parts de marché par de nouvelles entreprises devenues plus grandes qu’elles, ou par des concurrents qui auront fait leur mue avant eux.
Vous l’avez évoqué : l’essor récent de la « deeptech », basée sur la science fondamentale, correspond sans doute plus profondément aux aspirations des grands groupes, notamment industriels. Est-elle une forme « d’acte II » de la French Tech, qui s’était dans un premier temps orientée vers les entreprises du logiciel, des plateformes Internet ?
Je n’aime pas trop opposer les deux. La première vague que vous évoquez reste puissante et a contribué, à mon sens, à l’émergence de la vague IA en France. Les rapprochements entre grands groupes et start-up du numérique ont toutefois souvent mal fonctionné car les modèles économiques étaient trop éloignés. La deeptech dispose aujourd’hui d’une culture beaucoup plus proche du monde industriel français et européen. Environ un tiers sont spécialisées dans la santé, un autre dans la greentech [NDLR : transition environnementale et énergétique], un dernier dans diverses technologies à fortes dimensions souveraines comme l’IA ou le quantique. Les valorisations y sont généralement plus raisonnables, parce qu’on n’y retrouve pas les mêmes logiques de croissance exponentielle, sauf dans certaines sociétés d’IA. On est sur des sujets physiques, concrets, qui peuvent répondre à une large part de nos enjeux industriels. On le constate lors de nos événements avec Bpifrance. Quand vous réunissez des PME industrielles, des deeptechs, parfois des grands groupes : ils partagent les mêmes problèmes de technologie, de produit, d’industrialisation, de machines…
Qu’est-ce qui a permis ce basculement culturel entre la recherche publique et le monde entrepreneurial ?
Il y a sept ans, on comptait 150 start-up deeptech créées par an. Nos derniers rapports en recensent désormais plus de 420. La situation n’a plus rien à voir avec l’image d’Epinal qu’on peut avoir du « savant Cosinus ». Les chercheurs sont connectés au monde ; beaucoup veulent avoir un impact sur la société. C’est aussi, pour leurs laboratoires, un moyen de drainer de l’argent privé dans un contexte budgétaire contraint. L’informatique quantique est un très bon exemple. Plusieurs start-up ont essaimé autour des recherches du prix Nobel de physique 2022, Alain Aspect. Ainsi, la France figure déjà parmi les nations qui jouent dans la chaîne mondiale, avec Pasqal, Alice & Bob, Quandela, Quobly… L’idée selon laquelle « la France fait de grands chercheurs, pas de grands entrepreneurs » a vécu.
Dans quels secteurs voyez-vous déjà des prémices de rapprochement ?
Les biotechnologies ont déjà fait leur mue de façon industrielle : elles arbitrent systématiquement entre R&D interne, prises de participation et acquisitions. Leur budget de R&D externe représente entre 30 % et 50 % du budget total de recherche. Un exemple : le groupe biopharmaceutique Ipsen vient de racheter ImCheck Therapeutics, une très belle start-up spécialiste de l’immunothérapie, pour environ un milliard d’euros. L’aéronautique et le spatial, confrontés à des nouveaux modes de propulsion, des nouveaux matériaux, risquent également de connaître des transformations majeures et des consolidations.
La question de la souveraineté technologique peut-elle être un autre accélérateur, alors que les grands groupes se sont longtemps tournés vers des solutions américaines ?
En effet, dans le monde qui émerge, la logique de proximité, de plaque géographique, prend une importance différente. Et l’écosystème européen a, depuis, changé de taille. Un Mistral AI en profite pleinement, en multipliant les partenariats, comme avec le fabricant de machines néerlandais de semi-conducteurs ASML. C’est aussi une entreprise qui devient déjà consolidatrice : elle vient de mettre la main sur une société, Koyeb, et elle en rachètera probablement d’autres.
L’actualité géopolitique accélère, de manière générale, cette prise de conscience collective. Chez Bpifrance, nous avons lancé, avec la Direction générale de l’Armement (DGA), un fonds d’innovation en défense, avec des investisseurs privés, qui mise dans des entreprises duales, à la fois civiles et militaires. La guerre en Ukraine a engagé une forme de « startupisation » du monde de la défense qu’on n’imaginait pas il y a quatre ou cinq ans. Plusieurs grands acteurs de ce secteur, comme Dassault, commencent à se demander comment travailler plus fortement avec les start-up continentales.
On a mentionné les freins, au sein des grands groupes, alors que les start-up sont très demandeuses de partenariats. Y a-t-il également des points de blocage du côté des start-up ?
L’enjeu des deux ou trois prochaines années, c’est celui du relais des financements privés. Aujourd’hui, ce blocage est un frein réel à notre écosystème : on perd de la valeur parce qu’on n’arrive pas à financer des entreprises qui mériteraient de grandir. L’argent public a contribué à l’émergence d’une scène start-up en France. Le programme France 2030 booste actuellement l’écosystème deeptech, mais les besoins ont évolué : on parle désormais de centaines de millions d’euros, sur le quantique, les semi-conducteurs ou les biotechs, afin de compter.
Réorienter l’épargne est une solution. On le sait, aux Etats-Unis, une partie de l’innovation est financée grâce aux fonds de pension des retraités. La Suède a lancé il y a une quinzaine d’années des fonds similaires qui sont devenus une part significative de leur financement de la tech, et qui a alimenté un écosystème devenu très dynamique. Mais il n’y a pas un unique chantier : le travail sur le marché unique européen en est un autre, le 28e régime aussi, afin de mieux structurer les entreprises et faciliter la circulation des capitaux.
Le jeu des levées de fonds et des valorisations n’empêche-t-il pas malgré tout certains rapprochements ? Gleamer, spécialiste de l’IA appliquée à la santé – un secteur sur lequel mise beaucoup l’Europe –, est récemment tombée dans l’escarcelle d’un groupe américain. À quel moment des pépites peuvent devenir inaccessibles aux grands groupes français et européens ?
Je tiens d’abord à rappeler que toutes les start-up ne deviendront pas des ETI (entreprises de taille intermédiaire). Pour que la boucle se ferme, il est nécessaire que l’argent investi revienne aux investisseurs, qui pourront à leur tour financer la vague de start-up suivantes. Mais vous touchez un point juste. Les grands groupes disent souvent que les start-up sont trop chères, et ce n’est pas toujours faux. J’y réponds que tant qu’il n’y a pas de marché, il n’y a pas de prix. S’il y avait beaucoup d’acquisitions, cela pousserait les investisseurs à ajuster leurs valorisations. Aujourd’hui, faute de marché, chacun reste sur une ambition parfois non corrélée à un prix réel. C’est pour cela qu’il faut créer ce marché du lien, plus fortement, entre les grands groupes et l’écosystème start-up. Quand il y a un marché, le prix se fixe et le système se régule.
Faut-il croire au retour des grands projets structurants « à la française » – TGV, Airbus, nucléaire – dans les nouveaux domaines, ou bien cette logique de planification est-elle dépassée ?
La vérité est probablement entre les deux. Airbus, par exemple, restera un grand planificateur pour des décennies. La vraie question, c’est de savoir comment ces acteurs construiront leurs centrales ou leurs avions de demain. Vont-ils intégrer des briques technologiques issues de start-up, se faire challenger, s’entourer d’acteurs nés hors de leur système ? A mon avis, leur efficacité dépendra de plus en plus de cette capacité. Je suis sceptique à l’idée qu’un modèle d’innovation « top-down » se reproduise à l’identique. Nous ne sommes plus dans les mêmes cycles économiques ni politiques. Ce qu’on peut espérer, c’est la reconstitution de grands acteurs européens. Nous passons beaucoup de temps avec nos homologues allemands, néerlandais, italiens. La Deeptech Week a rassemblé il y a quelques semaines à Paris cinquante délégations internationales, précisément pour faciliter ces consolidations. C’est ainsi que se recréeront des leaders : des entreprises françaises qui absorberont des sociétés allemandes ou néerlandaises, et inversement. Cela suppose que chacun ait atteint la taille critique. Et, j’y reviens, que les capitaux privés soient au rendez-vous.
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Author : Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-04-26 05:00:00
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