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GPS, nids de poule, phallus et Napoléon : les secrets de la tapisserie de Bayeux, en partance vers Londres

GPS, nids de poule, phallus et Napoléon : les secrets de la tapisserie de Bayeux, en partance vers Londres


Tout dans sa longue existence se tisse de contradictions. La belle n’est pas une tapisserie, mais une broderie de laine, elle ne vient pas de Bayeux, elle est née à l’abbaye de Canterbury, à la demande de l’évêque normand Odon, demi-frère de Guillaume le Conquérant, qui l’aurait transportée à Bayeux lorsqu’il y fut nommé évêque. Enfin, il est possible que la reine Mathilde, l’épouse de Guillaume, ait contribué à financer son exécution, un mécénat hypothétique à l’origine d’un de ses noms tombé en désuétude : « la tapisserie de la reine Mathilde ».

Ceci posé, tout demeure mystérieux autour de l’immense pièce de lin longue de 68 mètres, décrivant en 58 scènes les événements de la conquête d’Angleterre par le duc de Normandie en 1066, un épisode majeur qui vit l’armée du duc normand traverser la Manche pour renverser celle du roi d’Angleterre, le saxon Harold, une guerre achevée par la bataille de Hastings, à la suite de laquelle le Normand monta sur le trône anglais. Le récit brodé est une ellipse, privé de scène finale, comme amputé de son dénouement, et personne ne sait pourquoi.

Les médievistes comptent les pénis

La bande dessinée, au sens littéral du terme, narre les aventures guerrières de 626 personnages et de seulement trois femmes – dont une seule est nommée –, de 202 chevaux et mulets, de 35 chiens, de 41 navires. Et de 93 pénis. 93 ou 94 ? Le comptage a donné lieu à une controverse entre médiévistes, dont le magazine Beaux-Arts donna une piquante recension. George Garnett, professeur d’histoire médiévale au St Hugh’s College d’Oxford, en a recensé tout au long de sa carrière 93, dont 88 de chevaux et 5 d’hommes. Le docteur en histoire Christopher Monk balaya sa comptabilité, en ayant repéré un sixième sur le corps d’un soldat à terre, Garnett l’admit à condition de retrancher de l’addition de Monk un autre appendice, à ses yeux un fourreau d’épée. La querelle n’a rien de grivoise, les pénis permettaient au public analphabète de l’époque de décrypter les scènes. Ainsi les deux chefs, Harold et Guillaume II, chevauchent des montures dotées de phallus très visibles, le plus imposant appartenant à Guillaume le vainqueur. D’ailleurs les sexes ne figurent jamais dans le récit central, ils apportent dans la marge inférieure les clés de lecture de l’histoire officielle brodée au milieu. Un exemple : sous la scène montrant le prisonnier Harold amené à Guillaume II apparaît un homme sur le point d’abuser d’une femme. La saynète indique que la scène historique, juste au-dessus, est une humiliation. « Le commanditaire de la tapisserie souhaitait poser un acte politique, la narration est extrêmement pensée », précise Delphine Thomas, directrice générale du patrimoine au ministère de la Culture.

L’éminente médiéviste, spécialiste de la cathédrale de Senlis, mesure quotidiennement la dimension politique du trésor moyenâgeux, celui-ci se trouvant, depuis sept ans, au cœur d’un imbroglio politico-culturel de haute intensité, une folle histoire où des études scientifiques sont cachées, des émissaires envoyés compter les nids-de-poule sur la chaussée londonienne, un scénario rocambolesque qui connaîtra, dans quelques jours, son premier dénouement. L’auguste tapisserie s’apprête en effet à traverser la Manche, à bord d’un camion Mercedez Benz, équipé de trois alarmes. L’une d’entres elles, disposée à l’intérieur du GPS, communique en permanence avec la société de sécurité Securitas. Début juillet, la date est secrète, elle roulera ainsi jusqu’au British Museum, où elle sera exposée jusqu’à l’été 2027, une première dans sa vie millénaire agitée.

Les nazis font des selfies

Nul ne sait où elle vécut du XIIe au XVe siècle, surgissant en 1476 dans l’inventaire des biens de la cathédrale de Bayeux. Une fois l’an, elle est tendue dans la nef, accrochée à des clous, puis replacée dans sa caisse avec du poivre contre les mites. Ce dédain lui permet de survivre au Moyen Age, quand le XVIIIe siècle la redécouvre. Pendant la Terreur, des hommes l’attrapent pour bâcher leur chariot. Deux ans plus tard, en 1794, il est question de la découper en lanières pour décorer un char civique. De 1803 à 1804, Napoléon la fait exposer au Louvre afin de convaincre des bienfaits d’un débarquement en Angleterre. Ayant changé d’avis, il la renvoie à Bayeux, accompagnée d’un courrier indiquant qu’elle est prêtée à la ville. En 2017, une bonne âme s’émeut que sa seule existence administrative soit cette lettre manuscrite, une convention de dépôt est alors rédigée. De nouveau roulée dans une caisse à l’Hôtel de ville, elle respire son poivre.

La tapisserie de Bayeux narre les aventures guerrières de 626 personnages, 202 chevaux et mulets, 35 chiens, 41 navires. Et 93 pénis.

Inquiet de l’intérêt que lui porte Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci fantasmant l’aryanité des Normands, elle est cachée dans des caves, puis transportée dans une abbaye du Calvados, ensuite au château Sourches, la demeure du duc des Cars, le grand-père de l’ex-présidente du Louvre, Laurence des Cars. Au sous-sol de l’édifice, elle se repose en compagnie du Radeau de la méduse, toutefois sans cesse manipulée par des scientifiques du IIIe Reich, qui l’ont repérée et viennent la photographier ou se faire prendre en photo devant, l’un d’eux découpant au passage un morceau en souvenir, épisode épique raconté dans Le vol de la tapisserie de Bayeux, de Jean-Christophe Stasi (Tallandier). En juin 1944, alors que le général de Gaulle a pris la parole dans Bayeux libéré, les Allemands l’acheminent dans les sous-sols du Louvre, tandis qu’ils expédient 148 caisses d’œuvres d’art vers la Tchécoslovaquie. Himmler, s’agaçant de ne point la recevoir, dépêche de Berlin un camion qui arrive alors que le peuple de Paris se soulève. Paris libéré, elle est exposée au Louvre puis retour en Normandie en mars 1945. Tout porte à croire qu’elle en a fini des tribulations.

En décembre 2018, sommet franco-britannique de Sandhurst entre Theresa May, Première ministre britannique, et Emmanuel Macron. Climat électrique, la campagne du Brexit secoue l’Europe, d’ailleurs son chef de file, le populiste Nigel Farage, porte volontiers une cravate à l’image de la tapisserie. Et voici que le président français annonce la prêter à l’Angleterre, royal. En quelques secondes, la liesse s’empare de la prude Albion, tandis que le maire de Bayeux compte par tranche de dix les caméras de télévisions anglaises dans son jardin. L’événement est considérable à Londres, où la tapisserie fut demandée deux fois (pour le couronnement d’Elizabeth II en 1953, et pour le millénaire de la bataille d’Hastings en 1966) et refusée deux fois. En France, en revanche, c’est la soupe à la grimace. Le maire de Bayeux a été averti par un appel du président la veille. Quelques mois auparavant, un député britannique a pris la parole pour tonner qu’il serait de bon ton que les Français prêtent enfin la tapisserie. Un diplomate français l’entend, avertit le Quai d’Orsay, tandis que l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris prend attache avec l’Elysée, qui demande au musée de Bayeux une note. Passés ces gestes, tout s’arrête.

Les experts contre son voyage

En 2022, Brigitte Macron vient l’admirer au musée, puis de nouveau le silence. Sauf qu’à chaque commémoration du Débarquement, l’équipe municipale rappelle au président sa promesse, les élus ont à cœur que leur trésor voyage et voit sa notoriété augmenter, celle-ci rapportant 1,5 million d’euros par an à la ville, le bénéfice de ses 400 000 visites annuelles. Devant les plages qui virent à l’été 1944 débarquer des milliers de soldats britanniques venus libérer la France, et singulièrement Bayeux, Emmanuel Macron glisse au maire que sa décision sera exécutée.

A ce stade, aucune étude n’a été conduite pour savoir si la vénérable peut être baladée sur ou sous la Manche. Un seul constat d’Etat – terme administratif idoine – fut exécuté trente-cinq ans auparavant, en 1983 et celui-ci n’eut pour sujet que l’examen du revers de la toile. Le constat n’est d’ailleurs pas enthousiaste : le revers tire sur la toile, d’autant qu’elle est présentée à la verticale. L’étude conduite, elle déménage de l’Hôtel du doyen, où elle vivait sous le statut de document issu des fonds de la bibliothèque, vers le musée de la ville, un ancien séminaire aux murs bourrés d’amiante, ce que tous ignorent. Cinq ans avant l’annonce du prêt par Emmanuel Macron, en 2013, Bayeux avait décidé de construire un nouveau musée et, dans un monde parfait, la chronologie eut été de fermer le musée, de lancer le chantier du nouvel édifice, de restaurer la toile et de l’envoyer à Londres avant de la rapporter dans son nouvel écrin. Sept ans plus tard, le musée n’est pas construit, la toile pas restaurée, en revanche son voyage à hauts risques démarre.

Deux ans après l’annonce présidentielle, en 2020, nouveau constat d’Etat. Comment se porte l’auguste œuvre qui doit voyager ? Huit restauratrices l’examinent, et leur verdict pique : 24 204 tâches, 16 445 plis, 9 646 trous et 30 déchirures non stabilisées. La toile présente des scrupules, joli mot pour désigner des agglomérations de poussières qui conservent l’humidité. Au passage, elle est libérée de son dosseret et présentée sur un support incliné, position moins éprouvante que la verticale. Le rapport cingle : « Seule la restauration justifiera un déplacement de l’œuvre. » L’expertise fait bondir les associations de défense du patrimoine, le trésor national serait en danger, une pétition est lancée. « Les défenseurs du patrimoine ont une conception frileuse par principe, ils ne veulent jamais toucher à rien », balaie le conseiller spécial du président, Philippe Bélaval, ancien président du Centre des monuments historiques.

Une caisse de haute technologie

L’année suivante, et comme si de rien n’était, un conseil scientifique international se penche sur sa transportabilité, – rapport dont la publication sur le site du ministère de la Culture est récente. En mars 2022, étude de faisabilité du transport, l’année suivante, étude en vue d’un stockage prolongé. Le 9 juillet dernier, en visite à Londres, Emmanuel Macron ricane : « On a cherché les meilleurs experts internationaux qui expliquaient pourquoi c’était impossible et on l’a fait, avec le roi Charles III nous avons été au-delà des experts et nous avons décidé. » Une fanfaronnade dans laquelle le fort diplomate Philippe Belaval dit avoir perçu « une certaine spontanéité ». Le politique a primé sur l’expertise scientifique. « Nous savons combien la tapisserie est fragile, nous avons tout mis en œuvre pour que le prêt se déroule dans des conditions exceptionnelles, je suis sereine », conclut Delphine Christophe, rappelant que tous les jours, des œuvres d’art voyagent sur les routes. Et puis, comme le glisse Philippe Belaval, ne transporte-t-on pas des pièces de satellite et des produits chimiques sans encombre ?

En septembre dernier, la tapisserie est décrochée, placée dans une caisse comme un éventail dont chaque pli est protégé d’un tube de mousse. Elle dort entreposée dans un endroit secret. Au printemps, deux voyages à blanc ont été exécutés vers Londres, recensant les points de vibration, les ruptures de charge, comptabilisant même le nombre de ralentisseurs sur la chaussée et les nids-de-poule sur le bitume. Le voyage relève de la haute technologie. Capteurs, senseurs, hygrométrie, luminosité, elle sera veillée à chaque seconde par une équipe franco-britannique. Arrivée à Londres, elle sera diagnostiquée, puis exposée en ligne droite, sans virage, dès l’automne, dans la Sainsbury Exhibitions Gallery, une annexe du British Museum de 1 100 mètres carrés. Les billets d’entrée, 33 livres sterling la place, devraient se vendre à vive allure. « L’impact culturel est immense, la tapisserie représente un moment iconique de notre histoire moderne, nous la traiterons avec un immense respect, et puis il n’y a aucun danger à ce qu’elle demeure mille ans en Angleterre, je m’y engage personnellement », commente, un brin moqueur, Lord Peter Ricketts, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne.

A son retour, exposée sur une table inclinée, elle sera restaurée face au public. Vingt mois de travaux minimum. « Elle ne bougera plus », promet Philippe Belaval. L’éminent expert confie, sans malice, chérir une saynète particulière de la tapisserie, celle représentant la fable d’Esope du Corbeau et du Renard. Et chacun se souvient ici du vers de La Fontaine : « Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois, à ces mots le corbeau ne se sent pas de joie, et pour montrer sa belle voix »… prêta à l’Angleterre la tapisserie du roi ?



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Author : Emilie Lanez

Publish date : 2026-06-03 16:00:00

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